La Russie produirait environ 3 000 drones d’attaque à réaction par mois. Plus rapides que le Shahed, volant plus haut et pilotables à distance, les Geran-4 et Geran-5 obligent l’Ukraine à revoir sa défense antiaérienne. Des rails de lancement adaptés ont été repérés près des frontières de l’OTAN, et Téhéran en aurait réclamé.
Le chiffre vient du renseignement militaire ukrainien (HUR), qui l’a communiqué au site spécialisé Militarnyi : l’industrie russe sortirait autour de 3 000 Geran-4 et Geran-5 par mois, assemblés à Yelabuga, dans la zone économique spéciale d’Alabuga (Tatarstan). Le même service affirme que la production du Geran-3, premier Shahed à réaction, a été arrêtée. En parallèle, les lignes continueraient de livrer près de 2 800 Geran-2 à hélice chaque mois. Des images satellites prises début juillet 2026 montrent de nouveaux chantiers d’agrandissement sur le site.
Ces volumes sont à prendre avec des pincettes. Ils viennent d’une seule source, partie au conflit, que toute la presse a ensuite reprise. Et la courbe est raide : les estimations relayées par les médias ukrainiens sont passées d’environ 500 jets par mois début août à près de 3 000 fin août. L’emploi au front confirme au moins la tendance. L’armée de l’air ukrainienne a indiqué au Kyiv Independent que l’usage des drones à réaction avait été multiplié par cinq entre juin et juillet. Selon Euromaidan Press, plus de 2 500 de ces engins auraient été lancés en août. Un officier du bataillon anti-Shahed Darknode estime qu’ils représentent entre un quart et la moitié des lancements de jour. Le chef adjoint du HUR, Vadym Skibitskyi, évoque de son côté une commande russe de près de 100 000 drones de type Shahed et leurres pour l’ensemble de l’année 2026.
Pendant trois ans, le Geran-2 a été l’arme de masse de la campagne russe contre les villes et le réseau électrique ukrainiens : lent, bruyant, peu cher, lancé par dizaines puis par centaines chaque nuit. Il en sort toujours des milliers d’Alabuga. Les jets, eux, prennent désormais les missions que le Geran-2 ne peut plus remplir.
Deux drones, deux problèmes à résoudre
Le Geran-3 n’avait été qu’une étape. Il s’agissait pour l’essentiel d’un Geran-2 équipé d’un turboréacteur chinois. Le HUR a estimé que sa cellule, conçue pour 185 km/h, ne tenait pas le vol prolongé à haute vitesse ni les facteurs de charge en manœuvre. Plusieurs ont été abattus.
Le Geran-4 corrige ce défaut sans changer de silhouette. Il conserve l’aile delta et des dimensions proches (environ 3 m d’envergure pour 3,5 m de long), mais sa cellule est renforcée et sa masse maximale au décollage passe de 350 à 450 kg. Il est propulsé par un turboréacteur Telefly d’environ 160 kgf de poussée ; les exemplaires les plus récents recevraient le TF-TJ2000A, plus puissant, de l’ordre de 200 kgf. Les évaluations de sa vitesse varient de 300 à 500 km/h selon les sources, avec une croisière le plus souvent donnée entre 300 et 350 km/h. Sa charge militaire serait de 50 kg, avec une version thermobarique alourdie à 90 kg. Sa portée fait débat : le HUR avance jusqu’à 450 km, d’autres évaluations montent à 850 voire 960 km. En combat depuis le printemps 2026, il a fait l’objet d’un démontage complet publié par le HUR le 25 mai.
Le Geran-5 appartient à une autre catégorie. Il abandonne l’aile delta pour un fuselage cylindrique de près de 6 m, avec 5,5 m d’envergure. Sa forme est celle d’un petit missile de croisière, et plusieurs analystes le rattachent au Karrar iranien plutôt qu’au Shahed-136. Il volerait entre 450 et 600 km/h, emporterait une charge de 90 kg et atteindrait environ 1 000 km. Employé pour la première fois contre l’Ukraine en janvier 2026, il a été présenté sur sa catapulte lors du défilé du 9 mai à Moscou. Le 10 septembre, selon une légende de l’agence Getty Images, un Geran-5 a frappé un immeuble de bureaux près de la gare de Kyiv.
Ouvert sur l’établi, il fait moins futuriste. Le HUR y a trouvé un récepteur de navigation satellitaire Kometa à 12 canaux, déjà présent sur de nombreuses munitions russes, un module de suivi construit autour d’un micro-ordinateur Raspberry Pi, des modems cellulaires 3G/4G, de la microélectronique allemande et américaine produite après février 2022, et un modem de réseau maillé chinois XK-F358 de la société Xingkai Tech. C’est du composant commercial assemblé en série, et cela explique en partie la rapidité de la montée en cadence.
Reste la question du prix. Des chiffres circulent autour de 50 000 à 70 000 dollars l’unité, qui correspondraient à une division par deux du coût grâce à l’impression 3D de pièces de turbine. nous n’avons trouvé aucune source vérifiable pour ces chiffres. Une estimation reconstituée à partir des composants place plutôt le Geran-4 autour de 100 000 dollars. Pour Ruslan Pukhov, directeur du centre moscovite CAST, cité par le Financial Times, la Russie a pu monter cette filière à partir de rien parce qu’un drone de ce type est beaucoup plus simple à fabriquer qu’un char, qui exige des machines-outils lourdes et spécialisées.

Une réponse directe à l’intercepteur à 2 000 dollars
Le HUR dit clairement pourquoi le Geran-4 existe. Dans sa fiche technique de mai, le service le présente comme une contre-mesure à l’efficacité croissante des drones intercepteurs ukrainiens.
Ces intercepteurs ont fait très mal aux Shahed en 2025 et au début de 2026. Le Sting, produit par l’organisation bénévole Wild Hornets, coûte environ 2 100 dollars. Face à un Geran-2 qui plafonne à 185 km/h, un quadricoptère rapide piloté par une équipe au sol est une affaire. Les 13 et 14 mai 2026, les équipes ukrainiennes équipées de Sting et d’engins similaires auraient revendiqué plus de 300 destructions en 36 heures. Mykhaïlo Fedorov, cité par DroneXL, affirmait à la même période que le nombre de Geran abattus par intercepteurs avait doublé depuis janvier. Ajoutés aux équipes mobiles de mitrailleuses, aux MANPADS et à la guerre électronique, ces drones avaient largement neutralisé le Shahed à piston.
Le Geran-4 sort de cette enveloppe. Le porte-parole de l’armée de l’air ukrainienne, Iouri Ihnat, indique que l’Ukraine intercepte toujours 88 à 90 % des drones dans l’ensemble, mais que ce taux chute nettement contre les modèles à réaction. Les intercepteurs actuels culminent autour de 300 km/h et ne peuvent pas rattraper une cible deux à trois fois plus rapide, qui vole de surcroît hors de portée des équipes mobiles.
Tout est affaire de coût. Pendant deux ans, l’Ukraine avait réussi à inverser l’équation qui faisait tout l’intérêt du Shahed : un drone de quelques dizaines de milliers de dollars abattu par un engin de 2 000. En sortant de la couche défensive la moins chère, le Geran-4 oblige de nouveau Kyiv à recourir aux missiles sol-air, alors même que la défense de la capitale souffre d’une pénurie d’intercepteurs Patriot.
L’altitude comme nouvelle protection
Le Shahed classique rasait le sol pour échapper aux radars. Les Geran à réaction montent. Le Geran-4 évoluerait généralement entre 4 000 et 5 000 m. Sur certaines frappes à longue distance, selon le site Meta-Defense, les Geran-4 et -5 dépasseraient les 5 km et approcheraient 7 km en croisière. Ce profil haut n’est donc pas systématique, mais il suffit à placer le drone au-dessus des canons antiaériens, des missiles portables et de la plupart des intercepteurs à hélice.
Le choix a un prix. À cette altitude, le drone est bien visible sur les radars de surveillance. Il consomme aussi davantage : le Geran-4 échange l’essentiel de l’allonge du Geran-2, donné entre 1 800 et 2 500 km, contre la vitesse et l’altitude. Une analyse spécialisée estime que, depuis ses deux sites de lancement connus, il est cantonné à des cibles situées à peu près jusqu’à la profondeur de Kyiv et d’Odessa. Moscou accepte donc d’être vu plus tôt. Une fois le drone à 5 000 m, le voir ne suffit plus : il faut un missile pour l’abattre.
L’altitude sert aussi la liaison radio. Un drone à 5 000 m d’altitude envoi son signal bien plus loin qu’un drone à 100 m, ce qui compte pour la suite.
Le réseau maillé, ou le retour de l’opérateur dans la boucle
Cette évolution-là ne se voit pas sur les photos du défilé. Le réseau maillé (mesh) ne guide pas le drone au sens strict : la navigation reste confiée à la centrale inertielle, au récepteur satellitaire et, sur les modèles récents, à l’autodirecteur optique. Le mesh est une liaison de données. Il transporte la vidéo et la télémétrie vers un opérateur, et les ordres de cet opérateur vers le drone.
Dans une liaison classique, le drone communique directement avec une station au sol, dans la limite de la ligne de vue et de sa puissance d’émission. Dans un réseau maillé, chaque équipement émet, reçoit et relaie. Les données sautent d’un nœud à l’autre jusqu’à destination, et le réseau se réorganise seul quand un nœud disparaît. La technologie est d’origine civile. Selon le CSIS, le modem XK-F358 fait de chaque Geran qui l’embarque un répéteur pour les appareils voisins, ce qui permet à la fois de faire remonter des informations sur les défenses et les cibles et de piloter le drone en temps réel au travers d’une chaîne de nœuds.
Alabuga y est arrivé par tâtonnements. Des modems cellulaires puis des terminaux Starlink ont été testés, sans généralisation pour ces derniers. Le mesh a d’abord été monté sur le Gerbera, leurre léger en mousse, avant d’apparaître sur les Geran-2 en juillet 2025. En septembre de la même année, Defense Express constatait qu’il s’agissait d’un équipement de série, associé à une caméra frontale. La technologie a depuis gagné les munitions rôdeuses Kub et les drones Molniya.
Les analystes ukrainiens se demandaient alors comment le signal pouvait porter aussi loin. L’hypothèse d’une chaîne entièrement aérienne, où chaque drone relaie le suivant, était jugée faisable mais lourde à coordonner. La pratique observée est hybride. D’après une étude publiée par Calibre Defence, des opérateurs russes ont piloté en direct des Geran et des Gerbera au-dessus de Dnipro, à une centaine de kilomètres de la ligne de front, grâce à des chaînes qui partent de relais sol-air installés près du front. Plus tôt en 2026, des tours radio le long de la frontière biélorusse auraient servi à des frappes télécommandées contre Kyiv et le nord-ouest de l’Ukraine. Le matériel monte en gamme : les Shahed d’Alabuga recevraient de plus en plus de modems de plus de 20 W, d’un coût supérieur à 10 000 dollars, tandis que des versions de 4 à 8 W équipent des drones tactiques à voilure fixe qui peuvent à leur tour servir de relais.
Un responsable du HUR a résumé la conséquence à Radio Free Europe : les anciens Geran partaient vers des coordonnées fixées avant le lancement, les nouveaux peuvent être contrôlés en ligne et frapper une cible désignée par un opérateur. Concrètement, cela ouvre la frappe de cibles mobiles ou apparues après le décollage, la correction d’une dérive de navigation et le choix du point d’impact à partir de la vidéo. Chaque drone devient aussi un capteur, qui renseigne sur les positions antiaériennes qu’il survole au profit des raids suivants.
La guerre électronique ukrainienne se heurte à une double difficulté. Les modems chinois utilisent des communications chiffrées à sauts de fréquence, difficiles à brouiller. Les Russes pratiquent en outre la déception : sur le Molniya, le modem mesh est accompagné d’un émetteur vidéo analogique destiné à attirer l’attention des opérateurs de brouillage.
Tout n’est pas réglé pour autant. Un drone qui émet de la vidéo peut être localisé par goniométrie, même s’il est difficile à brouiller, et les relais au sol deviennent des cibles prioritaires. La vitesse des jets complique aussi la topologie du réseau : à 500 km/h, un drone traverse vite la zone couverte par une antenne. Il est probable, sans que les sources ouvertes permettent de le confirmer, que le pilotage humain intervienne surtout pour des corrections ponctuelles et en phase terminale plutôt que sur l’ensemble du vol.
L’autodirecteur, filet de sécurité quand la liaison tombe
Le mesh a un complément : la vision embarquée. Des épaves de Geran-4 récupérées en juillet 2026 présentent un nez redessiné abritant un autodirecteur électro-optique, capable d’acquérir et de frapper une cible même quand la navigation satellitaire est totalement brouillée. La propagande russe a diffusé des images d’une version baptisée Geran-4 « Seeker », qui reconnaîtrait et suivrait sa cible au sol par vision artificielle en phase finale.
Pour la défense, le problème vient de l’empilement. Si le GNSS est brouillé, l’opérateur ou la caméra prend le relais. Si la liaison radio est coupée, le drone termine seul sa trajectoire. La guerre électronique, qui était la réponse la moins chère au Shahed, perd une partie de son efficacité. En face, on a répondu avec les mêmes armes : les intercepteurs ukrainiens utilisent eux aussi la reconnaissance automatique pour accrocher leur cible.
Du drone suicide au missile-drone
Le Geran-5 brouille la frontière avec le missile de croisière. Il en a la forme et une partie des performances. Son coût est sans doute bien inférieur à celui d’un Kh-101 ou d’un Kalibr, mais aucun chiffre fiable ne circule. Sa production en série pourrait permettre à l’état-major russe de réserver ses missiles, plus chers et plus rares, aux cibles durcies, en confiant au Geran-5 une partie des objectifs qu’ils traitaient jusqu’ici. Cette répartition reste une hypothèse, que les sources ouvertes ne documentent pas encore.
Deux options élargissent son emploi. Selon le HUR, le Geran-5 peut être tiré depuis un avion d’appui Su-25, et des photos le montrent sous l’aile de l’appareil. Un lancement aérien ajoute de la portée et de la souplesse, sans dépendre des rails fixes. Le même service affirme qu’il pourrait emporter des missiles air-air R-73 à guidage infrarouge, en plus de sa charge principale, ce qui compliquerait son interception par des hélicoptères ou des avions. Cette capacité n’a pas été démontrée publiquement en combat. Elle s’inscrit pourtant dans une série d’expérimentations bien réelles : un Geran-2 armé d’un missile R-60 a été signalé, puis, en janvier 2026, une version équipée d’un MANPADS Verba et d’une charge militaire. Cette dernière exige un pilotage manuel en temps réel, assuré par une caméra chinoise Honpho et le modem XK-F358. Sans réseau maillé, un Shahed « chasseur » d’hélicoptères serait impossible.
La cible logique de ces variantes est la chaîne de défense ukrainienne elle-même : les hélicoptères et avions légers qui patrouillent pour abattre les Shahed, et peut-être demain les intercepteurs rapides.
La riposte ukrainienne et la course au volume
Moins d’un an s’est écoulé entre la première apparition publique du Geran-4 et l’arrivée des premiers intercepteurs conçus pour lui. Le 21 août, le ministère ukrainien de la Défense a annoncé le premier intercepteur à réaction de production nationale, l’Alexa Spatium. Le 30 août, Ievhen Khmara, du même ministère, a indiqué que quatre intercepteurs capables d’abattre les Shahed à réaction avaient été testés en conditions opérationnelles. Certains modèles changent la géométrie de l’engagement plutôt que de chercher la vitesse : le Tsyklop est conçu pour se placer au-dessus de sa cible au lieu de la poursuivre. Le commandement ukrainien évoque aussi des tourelles téléopérées, des munitions à fusée programmable et la modernisation des systèmes sol-air.
Des Geran-4 ont déjà été abattus. Le 1020e régiment antiaérien ukrainien a revendiqué en mai 2026 la destruction de l’un d’eux avec un Sting, dans des conditions favorables. Ce qui manque, ce sont les volumes. Un intercepteur à réaction à moins de 10 000 dollars reste rentable face à un Geran-4, mais l’écart se réduit à chaque équipement ajouté de part et d’autre. Surtout, la Russie produit dans un complexe centralisé, alors que l’Ukraine doit atteindre des volumes comparables avec une industrie dispersée. L’analyste français Clément Molin prévoit une intensification des frappes jet sur les infrastructures énergétiques à l’approche de l’hiver.
Des rails de lancement face à l’OTAN
Le 16 août, le Telegraph a publié une enquête fondée sur des images satellites et des documents ukrainiens ayant fuité. Le journal recense au moins dix sites construits ou agrandis le long des frontières russes avec l’Ukraine et la Biélorussie, totalisant au moins 59 rails de lancement neufs. La société DroneSec, qui a analysé les images, estime qu’une vingtaine d’entre eux ont été allongés à des dimensions compatibles avec les Geran-4 et -5. Parmi les sites cités figurent Shatalovo, Millerovo, Primorsko-Akhtarsk et Tsymbulova, dans la région d’Orel. Certains réutilisent d’anciennes bases ou des aéroports civils, d’autres ont été construits en rase campagne, et l’un d’eux pourrait stocker plus d’un millier de drones.
Sept de ces dix sites ont servi lors d’attaques récentes contre Kyiv. Leur fonction première reste donc ukrainienne, et le Telegraph précise qu’aucun élément ne prouve un projet russe de frapper la Pologne ou l’OTAN. Mais avec 1 000 km d’allonge, un Geran-5 lancé depuis les sites les plus occidentaux mettrait Varsovie à portée, ainsi que les pays baltes, la Roumanie et une partie de la Turquie. Les services de renseignement européens et américains envisagent aussi des scénarios hybrides : provocations sur le sol polonais, frappes contre des infrastructures ou opérations sous faux drapeau.
L’incident du 8 septembre en Moldavie a montré les limites de la police du ciel face à ces engins. Selon la chronologie officielle moldave, un drone venu d’Ukraine a été détecté à 16 h 20. Dix-sept minutes plus tard, le ministère roumain de la Défense signalait une intrusion dans son espace aérien. Deux F-18 espagnols de la mission de police du ciel de l’OTAN ont décollé, sans intercepter l’appareil, qui a évolué plus d’une heure au-dessus de la Moldavie et de la Roumanie avant de s’écraser dans le district de Rîșcani. L’avion de Volodymyr Zelensky, alors au sol à Chișinău, n’a décollé que vers 17 h 57. Le lendemain, le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre a affirmé sur NRK que l’appareil avait failli être touché. Kyiv a contesté tout danger direct. Le modèle n’a pas été officiellement identifié ; ce sont des canaux de veille ukrainiens qui ont parlé d’un Geran-4. L’intention reste elle aussi inconnue. L’ambassadeur moldave à Washington, Vladislav Kulminski, a déclaré à CNN ne pas croire à un drone à réaction égaré au moment où l’avion présidentiel se trouvait à l’aéroport. Des survols accidentels de la Moldavie et de la Roumanie par des Shahed sont toutefois documentés depuis 2023.
Quelle que soit la réponse, l’épisode pose une question opérationnelle aux armées de l’air alliées. Le dispositif d’alerte a été pensé pour des Shahed lents. Une cible de quelques mètres, volant à 400 ou 500 km/h dans un couloir étroit entre deux frontières, laisse très peu de temps pour décider et tirer.
Le retour vers Téhéran
Le 13 septembre, le Financial Times a rapporté, sur la foi de responsables sécuritaires occidentaux et d’une source proche du Kremlin, que l’Iran avait demandé à la Russie des Geran-4 et Geran-5 pendant la guerre américano-israélienne menée contre lui plus tôt dans l’année. Ni Moscou ni Téhéran n’ont confirmé. Le renseignement occidental avait déjà signalé des livraisons de Geran-2 à l’Iran, acheminées avec des médicaments et de la nourriture. En mars, Volodymyr Zelensky affirmait sur CNN que l’Iran avait utilisé des Shahed de fabrication russe contre des bases américaines.
Téhéran a fourni le Shahed-136 à Moscou à partir de 2022. La Russie l’a localisé, industrialisé à une échelle que l’Iran n’a jamais atteinte, puis transformé au contact des défenses ukrainiennes, en puisant au passage dans le catalogue iranien pour le Geran-5. L’élève renvoie maintenant le produit au maître, avec trois ans de combat en plus et des chaînes de production que l’Iran n’a jamais eues. Les médias pro-Kremlin ajoutent un détail qui n’est pas anodin : le Geran-5 peut être lancé depuis un Su-25, appareil que l’Iran aurait acquis en 2025.
Pour les défenses aériennes du Golfe, d’Israël et des bases américaines de la région, un transfert effectif changerait la nature de la menace. Les dispositifs construits depuis 2019 contre les Shahed iraniens et houthis reposent en partie sur la lenteur et la trajectoire prévisible de ces engins. Un drone à réaction, volant haut, résistant au brouillage et éventuellement piloté en phase finale, ramènerait ces pays vers des intercepteurs coûteux, dans des volumes que leurs stocks ne permettent pas toujours de soutenir. L’Ukraine a montré qu’une parade existe. Elle a aussi montré qu’il faut la produire par milliers.
Le nouveau schéma
Moscou ne compte plus seulement sur la masse. Les Geran-2 et les leurres Gerbera saturent et usent les stocks ukrainiens, pendant que les Geran-4 et -5 passent là où la défense bon marché ne suit plus, et que les missiles s’occupent du reste. En face, l’opérateur ukrainien a quelques secondes pour trier des échos qui ne volent ni à la même vitesse ni à la même altitude. S’il se trompe, il gaspille un intercepteur rare, ou il laisse passer une frappe.
Le Shahed avait été conçu comme une arme de saturation autonome et jetable. Sa descendance russe devient un système de frappe en réseau, où l’opérateur peut revenir dans la boucle à des centaines de kilomètres, et où la machine sait finir seule quand la liaison tombe. Beaucoup de chiffres cités ici viennent de Kyiv et restent à confirmer. La trajectoire, elle, est lisible. Et si le Financial Times dit vrai, Téhéran voudrait déjà en profiter.
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