Un missile de croisière développé par la société israélo-américaine Covenant Industries a été tiré le 6 août depuis un site d’essai temporaire installé près de Tan-Tan, dans le sud du Maroc. Le tir constitue la première démonstration de tir réel adossée au futur Africa Multidomain Training and Experimentation Center (AMTEC), dont le mémorandum de création a été signé le 13 juillet entre les Forces armées royales et l’US Africa Command.
Il s’est déroulé dans le cadre du Test Range Expansion Initiative du secrétaire américain à l’Armée de terre, qui ouvre cinq champs de tir aux industriels de défense américains souhaitant essayer des systèmes développés sur fonds propres. Quatre de ces sites sont situés aux États-Unis. Le cinquième est marocain.
Le communiqué publié par AFRICOM le 6 août ne nommait ni l’industriel ni le système. Il indiquait que les forces américaines et les FAR avaient rendu possible la démonstration, du 3 au 7 août, au profit d’un « partenaire industriel de la défense américain » venu éprouver une capacité de frappe de précision à longue portée. Les photographies diffusées par le canal DVIDS avaient été retouchées, les noms et logos des industriels ayant été floutés pour raisons de sécurité.
L’identification est venue de Washington. Le 7 août, l’Associated Press a nommé Covenant Industries et son missile Anthem. Le secrétaire à l’Armée de terre Dan Driscoll a confirmé la même journée devant la presse que le système avait été tiré au Maroc. La présidente de l’entreprise, Abby Denburg, présente au même point de presse, a précisé que Covenant se préparait à livrer les premiers éléments de série de sa chaîne de fabrication au début de 2027. Ni elle ni le secrétaire n’ont indiqué si une négociation contractuelle était en cours avec l’US Army.
Le système
Aucune caractéristique technique de l’Anthem n’a été publiée. Covenant, l’US Army et AFRICOM n’ont communiqué ni portée, ni charge utile, ni vitesse, ni précision, ni résultat d’essai. Les seules données disponibles sont les paramètres que le communiqué d’AFRICOM déclare avoir mesurés.
Ces paramètres sont au nombre de trois. La validation des systèmes de communication. L’évaluation de la manœuvrabilité des ailes, des pneumatiques et du chariot. La collecte de données météorologiques et de désignation d’objectif. Le dispositif est décrit comme un site d’essai expéditionnaire temporaire. Une légende de photographie officielle montre des militaires des FAR déchargeant d’un avion, le 4 août, les équipements fournis par l’industriel.
Cette énumération autorise plusieurs déductions, qui restent des déductions. La mention distincte de la manœuvrabilité des ailes suggère une voilure repliable ou déployable après le lancement. La mention conjointe de pneumatiques et d’un chariot oriente vers un départ roulant depuis une piste ou une rampe mobile, avec train ou chariot largable, ce qui écarte l’architecture d’éjection par tube et booster à propergol solide retenue sur le Tomahawk. La propulsion n’est pas documentée. Un turboréacteur ou un turbofan de faible poussée reste l’hypothèse la plus probable dans ce segment de coût. Le mode de guidage n’est pas davantage documenté, mais une résilience en environnement GNSS dégradé constitue aujourd’hui une condition d’entrée sur le marché européen, et il serait surprenant qu’elle ne figure pas au cahier des charges.
Les portées de 500 à 1 000 kilomètres qui circulent sur plusieurs comptes spécialisés ne reposent sur aucune source identifiable. Elles doivent être considérées comme non vérifiées.
Le seul classement documenté du système provient de Berlin. Selon des documents du ministère allemand de la Défense consultés par Politico en juin, l’Allemagne poursuit un plan de frappe dans la profondeur articulé en quatre voies, après la suspension par l’administration américaine du déploiement de Tomahawk en Europe. La voie la plus rapide vise une capacité de croisière à bas coût en 2027 et retient trois candidats : le Flamingo FP-5 de l’ukrainien Fire Point, annoncé avec une charge d’environ une tonne et une portée d’environ 3 000 kilomètres pour près de 500 000 dollars l’unité, le drone-missile Bars, et l’Anthem de Covenant. Aucun de ces systèmes n’est sous contrat. Le point de comparaison implicite est le Tomahawk, dont le coût unitaire avoisine 3,6 millions de dollars.
À titre de repère dans le même segment, le Barracuda-500 d’Anduril est crédité d’environ 930 kilomètres pour un coût unitaire estimé autour de 216 000 dollars.
Une remarque de régime de contrôle mérite d’être posée. Au-delà de 300 kilomètres de portée avec une charge utile de 500 kilogrammes, un missile de croisière relève de la catégorie I du Régime de contrôle de la technologie des missiles, assortie d’une présomption de refus d’exportation. Si l’Anthem se situe dans les ordres de grandeur évoqués par le dossier allemand, le Maroc peut abriter l’essai sans être en position d’espérer le système.

L’antériorité du programme
Le tir de Tan-Tan n’est pas le premier essai de l’Anthem, contrairement à ce que la couverture marocaine a laissé entendre. Abby Denburg a indiqué que le missile avait déjà été tiré le mois précédent lors de Project Convergence Capstone 6. Antérieurement, selon les documents allemands rapportés par Politico, un essai était programmé en Israël au cours de la troisième semaine de juin, avec des officiels allemands invités à l’observer.
Tan-Tan constitue le premier tir dans le cadre AMTEC. Il ne constitue pas la première apparition du système en conditions réelles.
Le site n’en est pas non plus à son premier essai américain. En mai, pendant African Lion 26, l’US Army a mis en œuvre cinq munitions Long Range Precision Munition au Cap Draa, près de Tan-Tan, dans la phase de l’exercice consacrée aux frappes dans la profondeur. Deux tirs simultanés ont eu lieu le 2 mai, trois le 4 mai. Le programme, géré par le Portfolio Acquisition Executive Fires, a fait employer les munitions par un utilisateur opérationnel de l’Army et a validé le contrôle d’un opérateur sur plusieurs munitions en vol. Le LRPM est une munition tirée depuis un tube, semi-autonome, construite autour du véhicule aérien Altius 700 associé à une charge utile de conception gouvernementale issue de travaux du DEVCOM Aviation and Missile Center. Sa portée dépasse 290 kilomètres.
Le cadre AMTEC
Le mémorandum d’entente a été signé le 13 juillet au quartier général d’AFRICOM à Stuttgart par le général Dagvin Anderson, commandant d’AFRICOM, et le lieutenant-général Mohammed Berrid, inspecteur général des FAR et commandant de la Zone Sud. Il s’inscrit dans une feuille de route de coopération de défense couvrant la période 2026-2036, signée à Washington le 16 avril.
L’AMTEC doit comporter trois composantes à l’horizon 2030. Une zone d’entraînement multidomaine permettant d’opérer sur l’ensemble du spectre électromagnétique et en environnement contesté. Une académie des drones destinée à former opérateurs, planificateurs et instructeurs marocains ainsi que ceux de pays africains partenaires, avec un accent sur l’intégration des petits systèmes aériens sans pilote, la gestion de l’espace aérien, les capacités de frappe et la synchronisation du renseignement. Un centre d’innovation et d’expérimentation associant industriels et institutions académiques. L’exercice African Lion 2027 doit servir de démonstrateur de concept.
Du côté américain, la finalité est explicitement industrielle. Dan Driscoll a rappelé que les entreprises, en particulier les fournisseurs non traditionnels, attendent aujourd’hui de douze à dix-huit mois un créneau sur un champ de tir, principalement à White Sands. L’objectif affiché est de ramener ce délai à trente jours. Le général Patrick Gaydon, commandant l’Army Test and Evaluation Command, a détaillé les sites domestiques ouverts aux essais sur fonds propres : Camp Grayling, Camp Shelby, Dugway Proving Ground et West Cibola, portion inutilisée de Yuma Proving Ground. Le site international est la Multidomain Training Area marocaine.
Le partage des données
Le verbe employé par AFRICOM pour décrire le rôle marocain est enabled. Les FAR ont rendu possible la démonstration. Elles ne sont désignées ni comme testeur, ni comme co-évaluateur. La description du dispositif les place en appui : sécurisation de l’emprise, ouverture de l’espace aérien, manutention des équipements aéroportés.
Le circuit des données, tel qu’il ressort des deux campagnes documentées sur le site, va de l’utilisateur américain au bureau de programme américain, ou à l’industriel. Aucune source publique ne fait état d’un accès marocain aux résultats.
La contrainte est également juridique. Un missile de croisière relève de la catégorie IV de l’US Munitions List. Toute donnée technique, ce qui inclut la télémétrie, le profil de vol et les performances du guidage, est soumise à l’ITAR. L’accès d’un officier des FAR supposerait une licence ou un accord d’assistance technique autorisant expressément le transfert à une entité marocaine. Pour un système qui n’est ni sous contrat avec l’US Army, ni proposé à l’exportation vers le Maroc, l’hypothèse par défaut est qu’aucun instrument de ce type n’existe.
Cette configuration entre en tension avec la présentation marocaine du projet. Le général Berrid avait déclaré, lors de la signature du mémorandum, que les infrastructures et le personnel qualifié du Maroc garantissaient un passage rapide du concept à l’opérationnel et offraient aux industries marocaine et américaine un partenaire fiable pour l’innovation conjointe et les exportations. Dans le cas Covenant, la chaîne de valeur est publique et ne passe pas par le Maroc. Les documents de l’entreprise cités par Politico décrivent un projet de chaîne d’approvisionnement souveraine européenne, avec des capacités de production en Allemagne et au Royaume-Uni. Aucune contrepartie industrielle marocaine ne figure dans les éléments rendus publics.
Ce que le Royaume acquiert, à ce stade, est un créneau d’essai. Ce n’est pas négligeable sur le plan diplomatique et budgétaire. Ce n’est pas un transfert de capacité.
L’absence de communication marocaine
Rabat n’a rien publié d’officiel sur le tir. Le 13 juillet, l’État-Major général des FAR avait diffusé un communiqué et la signature avait été portée par un officier général trois étoiles. Le 6 août, l’annonce vient d’AFRICOM, et l’identification de l’industriel de l’Associated Press et du secrétaire américain à l’Armée de terre. La seule voix marocaine citée dans le communiqué d’AFRICOM est celle du colonel Zouhair El Hamdani, présenté comme officier des FAR chargé de la coordination. L’ensemble de la presse marocaine, du Matin à Médias24 en passant par Le360 et H24Info, a repris la source américaine sans complément national.
Trois considérations se superposent. Tan-Tan et le Cap Draa relèvent de la région de Guelmim-Oued Noun, située immédiatement au nord de la ligne de 1975, ce qui donne à Rabat un intérêt à banaliser l’activité militaire américaine dans le Grand Sud plutôt qu’à la mettre en avant. Le caractère partiellement israélien du concepteur ne constitue pas un argument de communication intérieure dans la séquence régionale actuelle. Enfin, l’absence de parole officielle préserve la réversibilité : aucune déclaration marocaine n’engage le Royaume sur l’Anthem.
La composante israélienne
AFRICOM qualifie Covenant de partenaire industriel de défense américain. La qualification n’est pas inexacte. Covenant Industries Inc. est une entité de droit américain, inscrite comme telle au registre fédéral des lobbyistes, où elle a déclaré 130 000 dollars d’honoraires en 2025 auprès du cabinet Holland & Knight, dont l’équipe comprend un ancien conseiller principal de la commission des crédits du Sénat. Elle est incomplète. Médias24 a relevé que l’entreprise est israélo-américaine et qu’elle est financée par Founders Fund et Andreessen Horowitz. Les documents internes cités par Politico décrivent eux-mêmes une société à capital américano-israélien.
L’anonymisation initiale servait deux intérêts convergents, celui d’une société engagée dans une campagne commerciale européenne et celui d’un gouvernement sans intérêt à voir le titre publié. La dépêche de l’Associated Press a mis fin aux deux.
Sur le fond, la dimension israélienne ne constitue pas une inflexion pour Rabat. Depuis le mémorandum de novembre 2021, un comité militaire conjoint structure la relation avec des plans de travail annuels. Le plan 2026 a été signé début janvier à Tel-Aviv lors de la troisième réunion de ce comité, conduite côté israélien par la Direction de la planification de Tsahal et sa division Tevel. La coopération, ralentie pendant la guerre de Gaza puis reprise, couvre la défense aérienne, les drones, le renseignement et le transfert de technologie. Elle inclut une usine BlueBird de munitions rôdeuses à Ben Slimane et une commande de trente-six systèmes d’artillerie Atmos 2000 à Elbit Systems passée en 2025. Un ensemble industriel de défense est annoncé dans la même région, présenté par plusieurs sources marocaines comme relevant d’une coopération tripartite avec les États-Unis.
MENADEFENSE All about defense from Marrakech to Bengladesh













Commentaires Recents