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Essai sur une vision russe de la guerre en Ukraine

 

Note d’ouverture : Cet essai n’a pas pour but de soutenir ou défendre une démarche guerrière ou une vision en particulier, l’auteur et le média sont parfaitement neutres et ne soutiennent qu’une seule idée, celle que les conflits militaires sont le résultat de l’échec de la politique et de la diplomatie et qu’ils portent en eux-mêmes cet échec. Cet essai donc s’emploi à répondre à des questions importantes qui ne sont que rarement abordées dans l’actualité  : Quels sont les objectifs de Vladimir Poutine ? Comment en est-il arrivé à prendre une telle décision ? et quelles sont les erreurs qu’il a commis ou qu’il risque de commettre ?

Background

Il faut regarder le conflit actuel en Ukraine comme étant l’extension de la réaction russe à la révolte de 2013-2014 et des soulèvements populaires dans certaines régions russophones de ce pays puis de l’annexion russe de la Crimée.

Le cœur du soulèvement se situe dans le « bassin minier de Donesk » DONestsky BASein. Une région majoritairement russophone et fournisseuse de cadre du Parti des Régions de Viktor Ianoukovitch qui contrôlait le pays avant la révolution dite de Maïdan qui a conduit à son renversement en 2014.

Cette région a unilatéralement décrétée sa volonté de rattachement à la Fédération de Russie et a engagé une guerre qui dure jusqu’à aujourd’hui contre l’armée Ukrainienne.

A la décharge des autorités ukrainiennes, beaucoup de propositions avaient été faites pour satisfaire les revendications linguistiques et culturelles dans les régions de l’Est. La présence furtive du grand frère russe n’a pas aidé à faire revenir à la raison les irrédentistes des Républiques autoproclamées (puis reconnues par la Russie en février 2022) de Donesk et de Lugansk. Des Républiques amputées des 2/3 de leurs territoires par l’armée ukrainienne avec une ligne de contact les séparant du reste de l’Ukraine allant du Nord au Sud.

Outre le Donbass et la Crimée annexée, la révolte de 2014 s’était étendue à l’ensemble de la marge Sud et Est de l’Ukraine. De Kharkiv (Kharkov pour les russes), cœur industriel de l’Ukraine au Nord Est, à Odessa au Sud Ouest, sur la Mer Noire et non loin de la Transdniestrie où l’armée russe est stationnée depuis la chute de l’Union Soviétique (on y reviendra). Le tout décrivant un « L » inversé enflammé par les revendications identitaires que l’Ukraine gérera avec plus ou moins de violence. A Kharkiv, les autorités ont bien géré la chose en évitant les effusions de sang. Ailleurs ce fut plus compliqué avec le summum de l’horreur atteint à Odessa en mai 2014 lorsque quarante militants pro-novarussie, sont morts asphyxiés ou brûlés vifs dans la maison des syndicats par des nationalistes ukrainiens (des néo-nazis bandéristes selon la terminologie russes) –cet épisode est à retenir-. Ou dans le chaudron de Mariupol où une intense bataille a mené au contrôle de la ville par l’armée Ukrainienne, elle durera jusqu’en 2015.

Evoquer l’existence de nationalisme et même de néonazisme en Ukraine sans parler de la responsabilité russe est aussi une injustice. Entre 2004 et 2010 il y a eu une véritable guerre mémorielle et identitaire entre la Russie et l’Ukraine concernant la reconnaissance par Moscou de ce qui est qualifié par Kiev de Génocide du Holodomor, la grande famine, qui a fait jusqu’à 6 millions de victimes en Ukraine et dans le Kouban russe. Mis à part la Douma qui a reconnu en avril 2008 ce qui a été qualifié de « terrible tragédie » en accusant le régime stalinien mais en ne présentant pas d’excuses au peuple ukrainien ni même qualifiant l’Holodomor de génocide ou de crime contre l’humanité.

 

Ce cas a été utilisé comme fonds de commerce politique par les cinq présidents qui se sont succédés à Kiev, y compris les pro-russes comme Kravtchouk ou Koutchma et même Iouchtchenko qui avait été déposé après la « Révolution Orange ». Cette histoire trouble a fait le lit de l’ultra-nationalisme ukrainien qui n’est pas apparu ex-nihilo ou qui n’a pas été fabriqué par des officines étrangères.

De 2015 à 2022, l’Ukraine et son armée aguerrie se sont préparé à la guerre et ont construit un système de défense en profondeur redoutable tout au long de la frontière avec la Russie avec une forte concentration dans la partie qu’ils contrôlaient dans le Donbass et à Kharkiv.

Cet énorme effort de guerre qui a pris plusieurs années et qui a combiné les équipements classiques de l’armée ukrainienne hérités de l’armée soviétique, à des moyens high-tech acquis aux pays occidentaux et surtout développés localement par une industrie militaire dynamique et innovante. Il a bien-entendu été suivi de près par le renseignement militaire et spatial russe qui lui aussi a pris son temps pour se préparer à une éventuelle guerre.

Ce sont finalement 600 000 militaires ukrainiens qui ont fait au moins un tour dans ce qui est appelé l’Anti-terrorist operation zone (ATO) et qui ont donc combattu les séparatistes les armes à la main et ont baigné dans l’idéologie des bataillons Azov et Aidar, intégrés dans l’armée ukrainienne.

En 2014 le haut comité pour les réfugiés de l’ONU avait lié le bataillon Azov à des crimes de guerre (pillages, tortures, détentions illégales, disparitions forcées….), pareil par le bataillon Aidar, dont les membres ont été accusé par Amnesty International de crimes de guerres du même acabit en 2014. Il faut se dire dans ce cas que 600 000 ukrainiens ont baigné dans cet encadrement idéologiquement marqué par une appartenance assumée au néonazisme ou du moins à l’extrême droite.

Le décor est planté, ce n’est pas une crise de fin d’année, ni une folie passagère de Vladimir Poutine et encore moins une montée de fièvre inattendue de la part de l’OTAN. La guerre se préparait à feu doux depuis huit ans avec un positionnement réfractaire à toute aide militaire décisive des pays occidentaux à l’Ukraine.

Enfin il est inutile de dire que rien dans l’histoire ne peut donner de justification à l’acte d’invasion commis par la Russie contre l’Ukraine

Quels objectifs pour Vladimir Poutine ?

L’étude de l’histoire récente des interventions extérieures russes peut servir de base pour comprendre. Les conflits de Tchétchénie, de Géorgie, de Syrie, la prise de la Crimée sont autant de bases de travail pour comprendre la stratégie russe qui s’évertue à cueillir un fruit arrivé à maturité en faisant le moins de dégâts possibles et le plus rapidement possible.

La cueillette se caractérise par l’obsession de Poutine de gagner des territoires et de les sanctuariser (Ossétie du Sud, Abkhazie, Crimée), sa méthode combine rapidité d’action armée, puissance de frappe bien dosée et action psychologique envers les populations et les combattants/armées ennemies. Enfin, Poutine essaye à chaque fois de ne pas insulter l’avenir en créant des foyers de tensions ou de résistance permanents (expérience tchétchène). C’est pour cela qu’il n’a pas cherché à changer le régime de Mikhail Saakashvili en Géorgie alors qu’il avait les moyens de le faire militairement. Il a laissé l’ancien président géorgien, au pouvoir avec la double humiliation de n’avoir pas pu défendre son pays militairement et cela est un point essentiel, ne pas avoir pu capitaliser sur ses amitiés et appuis internationaux.

En Syrie et devant l’énormité de la tâche les russes ont adopté une autre stratégie, désorganiser l’ennemi, le couper de la population et agir sur son implantation géographique. Lorsqu’un ennemi tenait une grande agglomération, elle était assiégée par les russes, des couloirs humanitaires étaient aménagés pour laisser sortir les civils et un système de déportation des combattants était systématiquement proposé afin de les évacuer. Autre tactique, encercler partiellement une ville ou une région, y appliquer une pression par des bombardements et pousser l’ennemi à évacuer la ville vers une direction voulue.

Sur le terrain ukrainien, les choses ne sont pas tout à fait semblables aux précédentes guerres, l’Ukraine a une armée assez bien équipée, dont les effectifs sont très nombreux et qui attendait de pied ferme une invasion russe ou du moins une escalade dans le Donbass et à sa frontière avec la Russie.

Le plan russe devait prendre en compte tout ceci et en plus quid de l’effet de surprise car les 190 000 hommes que Moscou a massé aux frontières ukrainiennes ont mis deux mois à s’installer.

Pour parvenir à battre l’armée ukrainienne, la Russie a utilisé deux surprises, la première est l’utilisation de la Biélorussie comme plateforme de lancement de missiles, d’avions et de troupes au sol, ce qui était totalement inattendu et non préparé par Kiev. La seconde étant d’utiliser l’armée stationnée en Crimée et supposée être diminuée et centrée uniquement vers la sauvegarde de cette région, pour mener la conquête du Sud ukrainien. La condition pour la réussite de cette conquête par le Sud était de fixer l’armée ukrainienne au Nord pour la protection des deux plus grandes villes du pays, Kiev et Kharkhiv. Ceci explique pourquoi ces deux villes ont subi autant de pression et de bombardements. Mais dans les deux cas, l’encerclement a été partiel et a laissé les civils et les militaires s’échapper vers l’Ouest.

L’échiquier ainsi mis en place laissait entendre que Vladimir Poutine poursuit les objectifs suivants :

  • Ce qu’il appelle une dénazification de l’Ukraine
  • Ce qu’il nomme une démilitarisation de l’Ukraine
  • L’indépendance des deux Républiques de Donesk et de Lugansk
  • Assurer une continuité territoriale entre la Crimée et la Russie
  • Interdire le mouillage de navires de l’OTAN en Ukraine en occupant toute la façade maritime

 

L’Ukraine dénazifiée vue par Vladimir Poutine :

Pour une majeure partie de l’establishment russe, les groupes nationalistes, désignés comme néonazis, encadrent littéralement la société ukrainienne et appliquent une pression idéologique terrible sur l’armée, les services secrets et sur la population. Ils sont pointés du doigt comme étant ceux qui ont empêché que l’armée russe soit accueillie avec des fleurs et la désertion de bataillons entiers de l’armée ukrainienne. Cette image plus qu’exagérée sert d’alibi à l’échec de la première phase de l’invasion russe. Pis encore elle finit de convaincre que la méthode dure doit être appliquée, car de toutes les façons les néonazis empêcheront toute négociation sérieuse avec la Russie, toute tentation de capitulation de la part de Zelensky ou même toute opération d’évacuation humanitaire de civils.

Néanmoins, ces idées ne viennent pas de nulle part, quelques évènements sont venus donner raison aux russes pour le coup. L’exécution mystérieuse de Denis Kireev, qui avait participé aux discussions de Gomel en Biélorussie. Kireev aurait été tué alors qu’il résistait à son arrestation en pleine rue à Kiev. Second exemple, les résistances de certains groupes nationalistes ukrainiens face à l’établissement de corridors humanitaires. Certains cas ont été documentés à Mariupol et Berdyansk.

Idem, les trois premiers jours de la guerre, lors de la fuite généralisée vers l’Ukraine, des réfugiés africains ont rapporté des agressions racistes et particulièrement humiliantes du côté des autorités et même de celui des populations frontalières.

Qui se chargera de cette tâche ? Il semble qu’après l’échec de l’assaut de départ, la décision russe a été de lancer une campagne de « police en force » qui sera menée par les Tchétchènes, qui n’avaient pas été préalablement été impliqués dans les préparatifs de la guerre. La propagande autour des Tchétchènes cache un fait, connu en Russie mais inconnu ailleurs, le gros des troupes venant de cette République du Caucase, font partie de la Police Militaire mais surtout de la Rosgvardia qui est l’équivalent russe de la gendarmerie. Ils sont formé d’unités Omon (de maintien de l’ordre) ou de Sobr (d’intervention) en plus des attributions de police de cette institution. Ils ont donc été désignés pour s’occuper en partie de ces opérations de dénazification dans les villes.

Une dénazification symbolique pourrait être aussi de prendre la ville de d’Odessa et y hisser le drapeau de la victoire. Odessa et sa maison des syndicats, ville symbole du, supposé, néonazisme ukrainien.

 

Démilitariser l’Ukraine :

Zorya Mashproekt

Les plans de l’armée russe indiquent une nette volonté de détruire l’appareil militaire ukrainien à néant en supprimant l’ensemble de ses capacités aériennes et navales, en supprimant ses capacités de défense anti-aérienne stratégique et de surveillance longue portée et ses structures de commandement. La Russie veut à la fois un taux d’attrition important mais aussi priver l’armée ukrainienne d’éventuelles capacités de renouvellement. Pour cela, une seconde phase de bombardements a ciblé l’industrie militaire ukrainienne. De grandes usines et entreprises ont été réduites en cendres : Migremont, Morozov, Zorya-Mashproekt, Antonov, Artem et d’autres.

Ces deux points, ainsi qu’une non-adhésion à l’OTAN et à l’UE de l’Ukraine devraient être marqués dans la constitution ukrainienne.

 

Sanctuariser les Républiques de Lougansk et de Donesk

Revenir aux chaudrons et morceler la défense en profondeur ukrainienne. En cela l’armée russe a réussi à reprendre la quasi intégralité de la côte donnant sur la mer d’Azov et a réussi à partir du 13 mars la première jonction routière et ferroviaire entre la Crimée et la Russie en passant par le Donbass et les territoires nouvellement conquis. La tâche la plus difficile étant une progression vers l’Ouest et les frontières administratives de ces deux Oblast ukrainiens.

Il est de plus en plus visible qu’il y a un risque de voir apparaitre une ou deux nouvelles « Républiques Populaires ». Pour assurer la continuité territoriale entre la Crimée et la Russie il est envisageable de constater l’apparition dans un futur proche une République Populaire de Kherson. A ce jeu de la continuité territoriale, il est possible de voir apparaitre une sorte de protectorat russe sur la région d’Odessa pour réaliser deux objectifs, celui de connecter territorialement la Transdniestrie et de barrer l’accès à la mer à Kiev.

Certains idéologues russes suggèrent à défaut d’un rattachement physique de ces « territoires » pris aux  ukrainiens, d’utiliser la méthode turque au Nord de la Syrie, avec une implantation économique, avec l’encouragement à l’ouverture de commerces et de PME, l’utilisation de la monnaie turque et la distribution de passeports turcs aux résidants qui le désirent.

 

Ce que la Russie souhaite éviter ?

Le choix du terme « Opération spéciale » au lieu de guerre par le Président Vladimir Poutine n’est pas fortuit. Il inscrit cette action d’invasion dans une perspective d’expédition punitive limitée dans le temps. Ce temps est donc pour le Kremlin le principal enjeu de cette guerre. Comme on a pu le voir en Géorgie, il est peu probable que la Russie parie sur la décapitation de l’appareil de commandement politique et militaire ukrainien. Simplement pour ne pas avoir de martyrs de la cause et ne pas allumer le feu d’une insurrection future. Dans ce cadre il est difficilement envisageable que la Russie souhaite :

Rester en Ukraine pour une longue période ;

Devoir faire la police dans cet immense pays et rétablir la loi et l’ordre partout ;

Payer pour toutes les destructions ;

Maintenir les tensions avec l’Occident et donc les sanctions ;

Se retrouver à gérer une guerre de partisans.

Les russes ont-ils commis des erreurs ?

En plus d’avoir pris la responsabilité d’envahir illégalement aux yeux du droit international un pays de 42 millions d’habitants, l’armée et l’establishment politique a commis de graves erreurs d’appréciation, de stratégie et de tactiques :

Ils ont sous-estimé l’impact de leur action sur la communauté internationale qui s’est très rapidement mobilisée contre eux.

Ils ont perdu, dès le discours de Vladimir Poutine la guerre communicationnelle, malgré les énormes moyens mis en place depuis plus de cinq ans pour porter la voix de la Russie partout dans le monde.

En choisissant d’épargner l’infrastructure civile, les transports, l’électricité, internet, fréquences hertziennes elle a donné plus de capacités opérationnelles aux défenseurs ukrainiens et a maintenu le peuple ukrainien informé par ses autorités.

Ils ont été incapables de raconter leur guerre ni même faire face à de l’infox amateur, comme dans le cas du « Ghost of Kiev » ou de l’histoire des irrédentistes de « Snake Island ».

Ils ont été incapables de lancer des opérations de cyber-guerre ou de piratage à grande échelle, alors que beaucoup les attendaient sur ce registre.

Enfin, ils ont échoué à réduire leurs pertes, comme ce fut le cas de l’assaut, audacieux, héroïque mais raté de l’Aéroport Antonov de Gostomel qui devait favoriser l’encerclement rapide de Kiev.

 

La suite des évènements ?

Après une semaine de combat, l’armée ukrainienne qui a montré une formidable capacité à résister, a perdu sa capacité à fonctionner en armée, d’assurer son réapprovisionnement et à coordonner des opérations à l’échelle du pays. Après quinze jours elle s’est transformée en plusieurs ensembles fractionnés et éparpillés dans les différents « chaudrons » et partagés entre deux possibilités : rester fixés au même endroit et subir des encerclements, ou fuir vers l’Ouest et passer le Dniepre.

De son côté la Russie qui a perdu beaucoup d’hommes et d’équipements et qui a montré des lacunes énormes en matières de C2, de C4 et en communications inter-armes, devra continuer sa poussée vers le Dniepre et conquérir l’ensemble de la façade maritime ukrainienne. Ces deux objectifs militaires atteints, il est possible d’imaginer un retrait rapide des forces Russes vers leurs frontières et celles des Républiques de Lougansk et Donesk, avec le maintien du contrôle sur l’ensemble de la mer d’Azov et des côtes qui la bordent.

Ce retrait et cette fin de guerre permettra à Moscou de discuter avec les occidentaux une levée des sanctions et à un retour à un status quo ante.

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