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Réflexion: Réforme de la médecine de combat en Algérie

Eastridge BJ, Mabry RL, Seguin PG, et al. Death on the battlefield (2001–2011): implications for the future of combat casualty care. Journal of Trauma 2012, 73(6) Suppl 5: 431–7

Généralités :

Il existe une statistique qui a peu changé en trois millénaires de guerre c’est celle de la proportion de blessés pour un tué durant une bataille et le taux de survie des blessés avant qu’ils ne reçoivent des soins hospitaliers. En gros il y a toujours plus ou moins eu un mort pour deux blessés dans les batailles, la plupart des morts intervenant lors de l’évacuation, très rarement de blessures instantanément mortelles et encore plus rarement après une prise en charge hospitalière.

Depuis la guerre du Vietnam, l’armée américaine et les armées de l’OTAN ont travaillé sur la médecine d’urgence directement sur le terrain et ont fait évoluer le nombre de blessés par rapport aux décès de 2 pour un à 20 pour un.

Aujourd’hui 89% des décès ont lieu sur le champ de bataille ou durant l’évacuation, 11% à l’hôpital.

La cause de la mort est selon les différentes études due aux hémorragies et aux chocs hémorragiques, cela représente 90% des cas. 67% de ces hémorragies fatales concernent le tronc, les jonctions à 20% et les extrémités pour 13% des cas.

Les blessures directes au crane ou au cœur représentent 10% environs.

Dans les conflits asymétriques comme celui qui a eu (et qui continue à avoir lieu avec une intensité très faible) en Algérie, ou ceux d’Irak et d’Afghanistan. La majorité proviennent d’explosions de mines ou d’engins détonants improvisés, environs 40% et dans environs 30% des cas par des tirs. Le reste étant accidentel.

Ces statistiques permettent aux planificateurs de la santé militaire de lister les priorités, y compris vers où devrait aller l’investissement. Il est clair que l’effort le plus important devrait aller en amont et dans l’intervention dans les premières minutes après la blessure.

Etat des lieux :

Jusqu’au début des années 90 la médecine de combat en Algérie était inspirée par le modèle soviétique lui-même assez désuet et basé sur la spécialisation des différents corps d’armée. Les divisions étaient pourvues de compagnies voir de bataillons médicaux, composés de médecins et de personnel de santé avec les équipements lourds ou légers adéquats. Des bataillons de santé indépendants étaient affectés auprès des commandements de régions militaires et assuraient la santé en milieu hospitalier ou dans les casernes. À l’échelon des sections de combat il y avait généralement un infirmer par section et un médecin pour une compagnie.

Le soldat recevait une formation très superficielle en secourisme, sa dotation en équipements de premiers-secours était minime (généralement de la gaze, un bandage et un désinfectant).

La charge de l’intervention revenait à l’infirmier/brancardier qui avait une formation adéquate pour la préparation de l’évacuation vers la structure hospitalière la plus proche.

Pendant la lutte anti terroriste durant les années 90-2000, l’ANP a fait face à une guerre de basse intensité, impliquant un contact armé et une exposition au feu très fréquente. Souvent dans des régions difficiles d’accès, où le déplacement en véhicules blindés est impossible. L’utilisation de bombes et de mines a aussi exposé le soldat algérien à de nouveaux dangers et de nouvelles blessures.

L’engagement au combat a poussé le commandement militaire algérien à s’adapter et à modifier son approche de l’intervention médicale au combat en la décentralisant et en la rapprochant au maximum des zones à risques. Vers 1993-1994, une première action entreprise a été de former des centaines de chefs de sections et de chefs de groupes aux premiers secours et à la préparation à l’évacuation. Cette formation a eu lieu à l’école de formation de Sidi Belabbès et durait une année, au sortir de cette dernière ils avaient la qualité d’infirmiers combattants. A cette période l’ANP constituait ses premiers groupes de combats interarmes et interdisciplinaires. On y verra l’affectation d’éléments de la défense aérienne du territoire, de l’aviation, des transmissions, de la santé militaire, pour assurer la lutte anti-terroriste.

Très vite on verra le nombre de morts suite à des blessures chuter malgré l’intensification des combats. Ces chefs de groupes/secouristes bien équipés, seront capables d’arrêter les hémorragies des membres et d’éviter l’état de choque traumatique, très souvent sous le feu ennemi.

La trousse de secours de l’infirmier de combat ressemblera à celle du médecin, elle comprend :

Une poche de sérum physiologique, une poche de plasma sanguin, un garrot, des compresses hémostatiques, de la poudre hémostatique, des injections de morphine et d’anticoagulants, de bandages, d’attelles et d’un kit de suture. Le soldat quant à lui ne dispose pas d’une trousse de secours et n’a que des notions de bases en secourisme.

En somme la gestion des blessures au combat durant les décennies 90-2000 a permis de sauver des centaines de vies vouées à une mort certaines. Il n’y a qu’à voir le nombre de poly-amputés revenus dans la vie civil, ce sont autant de victimes d’hémorragies massives qu’il a fallu stopper.

Actuellement

Depuis le début des années 2000 et à la faveur de l’embellie financière les services de santé militaire ont investi plusieurs centaines de millions de dollars (Plus d’un milliard de dollars) dans la réalisation d’hôpitaux militaires régionaux aux standards modernes et dans le renforcement des infrastructures médicales intermédiaires. Des milliers de médecins et praticiens de santé militaires ont été formé durant cette période et des milliers d’appelés diplômés de la santé publique sont venu grossir les rangs des effectifs de la santé militaire. Mais voilà, le gros de l’investissement est allé dans l’aval très peu est parti directement au profit des personnels sur le terrain mis à part l’acquisition d’un certain nombre d’hôpitaux de campagnes et d’ambulances. Aussi on notera le manque d’intérêt dans l’évacuation sanitaire par voie aérienne, la flotte d’hélicoptères dédiés à l’EVASAN étant très réduite, elle représente 1% du nombre total. Heureusement qu’une bonne partie de la flotte peut-être adaptée pour ce genre de missions. Notons aussi que mis à part pour la marine, il n’y a pas de composante héliportée SAR (Search And Rescue) et encore moins de composante ou de doctrine CSAR (Combat Search and Rescue).

En somme, malgré le changement de la configuration géopolitique dans la région et la transformation de la menace, il ne semble pas y avoir eu l’adoption de nouvelle doctrine concernant la médecine de combat. Les modèles centralisés et semi centralisés au sein des groupes de combats sont toujours d’actualité

Quel futur pour la médecine de combat en Algérie ?

En lisant ce bref aperçu de l’évolution de la doctrine médicale militaire, on comprend vite qu’elle est tributaire de la doctrine de défense et qu’elle est aujourd’hui dans un croisement stratégique. Continuer à tirer la corde jusqu’au jour où les moyens demandés seront trop grands et leur maintien en condition opérationnelle trop coûteux, ou bien aller, comme dans la doctrine militaire en général, vers une révolution dans les idées en remettant le soldat au centre des priorités de l’armée.

Car oui, l’ANP devrait considérer le soldat comme un système d’arme et non comme l’utilisateur d’armement.

Le but serait de transformer chaque soldat en auxiliaire médical ayant la capacité d’appliquer la panoplie de mesures préhospitalières avec la formation et l’équipement adéquat.

Le moyen d’y parvenir serais de systématiser l’application de la technique TCCC pour (Tactical Combat Casualty Care) au niveau des soldats dès la formation initiale. Cette technique adoptée et généralisée par les Etats-Unis (mi 90 pour les SF US) et ses alliés, depuis le début des années 2000.

Ce cursus, qui pourrait être adapté à l’Algérie, compte des formations théoriques et pratiques pour gérer les blessures au combat, ou dans un cas plus général pourvoir intervenir lors d’accidents ou de catastrophes naturelles ou industrielles.

Le cursus comprend trois étapes qui sont :

  • L’intervention sous le feu  (Care Under Fire) : Tactiques permettant d’apporter la première réponse médicale au point de la blessure ou de l’accident, sous le feu ennemi avec un équipement médical limité mais adéquat. Le but du CUF est d’abord de reprendre l’avantage tactique en répondant aux tirs et en aidant le blessé à y contribuer lui aussi. Transporter la victime vers un endroit sécurisé. Enfin, immédiatement arrêter l’hémorragie, en utilisant le tourniquet. Il est important d’utiliser la trousse de soins du blessé qui doit être complète.
  • La prise en charge tactique sur le terrain (Tactical Field Care) : Les soins d’urgences sont appliqués lorsque le combattant blessé n’est plus sous le feu ennemi. Cette phase se concentre sur l’évaluation exacte des blessures selon la méthode MARCH (M-massive hemorrhage, A-airway, R-respiratory, C-circulation, and H-hypothermia) et la réponse correspondant aux symptômes détectés.
  • Les soins pendant l’évacuation tactique (Tactical Evacuation Care) : Premier contact avec du personnel médical pendant l’évacuation sanitaire avec des soins additionnels qui pourront être prodigués au blessé.

 

La durée du cursus est d’une quarantaine d’heures seulement. Si on y associe une formation plus large sur l’intervention et les premiers-secours appliqués aux catastrophes naturelles et l’intervention anti-incendie elle ne dépassera pas les 90 heures.
Le kit médical individuel devra en conséquence être remanié et enrichi il comportera :

  • Deux Tourniquets (et pas de garrot)
  • Deux bandages compressifs 
  • Des bandages adhésifs de différentes largeurs
  • Des bandages triangulaires
  • De la poudre hémostatiques
  • De la gaze traitée avec agent hémostatique
  • Des gans chirurgicaux
  • Des ciseaux chirurgicaux
  • Du gel pour apaiser les brûlures et les isoler
  • Un tube nasopharyngé pour libérer les voie respiratoires
  • Une fiche de triage et un marqueur
  • Le tour dans un packaging scellé et imperméable.

Bien-sûr, les rôles des infirmiers et médecins ne changera pas, ils auront en charge de s’assurer de la stabilisation des blessés et de la résorption des gros traumas et de gérer l’évacuation tactique.

Ils auront, eux aussi, des équipements médicaux enrichis et adaptés au terrain.

En conclusion.

L’adoption de ces techniques médicales à un niveau individuel permettra de sauver de nombreuses vies, que ce soit sur le champ de bataille ou dans la vie civile, il faudra dans ce cas rendre disponible gratuitement les kits de premiers secours au profit des individus formés, militaires ou pas.

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