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L3Harris intègre des capacités de détection NRBC sur la frontière tuniso-libyenne

Le département d’État a notifié au Congrès le 27 avril l’approbation d’une vente militaire étrangère à la Tunisie de 95 millions de dollars. L’objet : financer la troisième phase du Projet de sécurité des frontières tuniso-américain, connu sous le sigle TBSP. Les entrepreneurs principaux sont L3Harris, basé à Melbourne en Floride, et Toyota, dont la filiale commerciale est implantée à Plano, Texas.

Ce n’est pas une surprise. Depuis 2016, Washington et Berlin construisent méthodiquement un bouclier électronique le long de la frontière tuniso-libyenne. Ce qui l’est davantage, c’est ce que la liste d’équipements révèle : la Phase III n’est plus de la surveillance passive. C’est de la détection de matières nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques. Une évolution qui dit beaucoup sur ce que les deux pays estiment désormais circuler à travers le Sahara.

Pour comprendre la Phase III, il faut revenir à 2015. Deux attentats dévastateurs, le musée du Bardo en mars et la plage de Sousse en juin, avaient démontré que la frontière libyenne était perméable aux combattants de l’État islamique qui s’entraînaient et s’équipaient de l’autre côté. La Tunisie avait déjà érigé une barrière physique de 200 kilomètres : talus de sable, tranchées, clôtures. Il lui manquait les yeux.

En mars 2016, la Defense Threat Reduction Agency (DTRA) attribua un premier contrat de 24,9 millions de dollars aux sociétés BTP et AECOM pour installer un réseau de capteurs télésurveillés le long de cette barrière. Phase I : de la surveillance pure. Des caméras, des capteurs, sans grands moyens de réaction. L’Allemagne complétait l’effort avec environ 41 millions de dollars d’équipements mobiles d’observation.

La Phase II, conduite de 2018 à 2022 et finalisée à la caserne de Remada, a densifié ce réseau, l’a étendu vers la frontière algérienne et les zones montagneuses, et a ajouté une couverture maritime complète des côtes tunisiennes. Lors de la cérémonie de clôture en mars 2022, l’ambassadeur américain Donald Blome et son homologue allemand Peter Pruegel ont annoncé que les négociations pour une troisième phase étaient en cours avec le ministère tunisien de la Défense. Total côté américain pour les deux premières phases : au-delà de 100 millions de dollars. Auxquels s’ajoutent plus de 86 millions d’euros en 45 projets de coopération bilatérale allemands.

La liste d’équipements de la Phase III se divise en quatre familles. Les véhicules et communications d’abord : les Border Reaction Units auront leurs propres 4×4 Toyota, intégrés avec des radios véhiculaires et des stations de base. Un réseau LTE, technologie 4G militaire, assurera la connectivité tactique entre unités déployées et centres de commandement. Là où les phases précédentes détectaient, la Phase III permet de répondre. Ensuite la surveillance étendue : caméras thermiques sur tours de relais, radars de périmètre, micro-ondes, imageurs thermiques portables. Un logiciel de Common Operating Picture doit permettre à toutes les unités, armée, garde nationale et douanes, de partager la même image de situation en temps réel. C’est un saut d’interopérabilité important pour des agences qui, historiquement, coordonnaient mal.

Et surtout la détection NRBC, le vrai apport de cette phase. Trois systèmes ont été demandés. Le Fido X3 de Teledyne FLIR est un détecteur de traces d’explosifs portable qui identifie en dix secondes les explosifs militaires, commerciaux, artisanaux et liquides prélevés sur des surfaces ou des contenants. C’est l’outil qu’on sort quand on veut savoir si un véhicule ou un colis a été en contact avec des précurseurs d’engins improvisés. Le Progeny ResQ de Rigaku est plus large : c’est un analyseur Raman portatif à laser 1064nm qui identifie des composés chimiques sans les détruire, même à travers un emballage opaque. Sa bibliothèque couvre plus de 13 000 substances, des agents de guerre chimique aux stupéfiants en passant par les matières industrielles toxiques. Si vous trouvez une poudre blanche dans le désert et que vous ne savez pas ce que c’est, c’est l’appareil que vous sortez. L’identiFINDER R400-NGH de Teledyne FLIR, enfin, est le RIID (Radioisotope Identification Device) le plus déployé au monde avec plus de 20 000 unités en service. Il détecte, localise et identifie les sources radioactives, y compris les matières nucléaires dites spéciales. Complété par des badges de détection personnelle portés en permanence, ce dispositif crée un filet de surveillance radiologique sur les passages frontaliers.

La question mérite d’être posée franchement : pourquoi le NRBC maintenant ? Les attentats de 2015 ne nécessitaient pas des détecteurs de radiations. Plusieurs facteurs ont changé. La Libye reste un État failli dont les arsenaux de l’ère Kadhafi, partiellement documentés mais jamais intégralement sécurisés, contenaient des précurseurs d’armes chimiques et des matières radiologiques. Des rapports de l’ONU et d’ONG signalent régulièrement depuis 2011 des flux d’armes légères qui traversent la frontière tunisienne sans être interceptés. Que des matières NRBC suivent les mêmes routes, la probabilité n’est pas nulle et Washington le sait. Les groupes armés sahéliens, au Mali, au Niger et en Libye, ont par ailleurs sophistiqué leurs engins explosifs improvisés ces dernières années. Le contexte de 2026 pèse aussi : la guerre déclenchée contre l’Iran en février a rendu les États du Golfe nerveux sur les flux de matières sensibles dans toute la région. Washington a besoin que ses alliés nord-africains tiennent leur bout.

L3Harris n’est pas un contractant ordinaire. C’est le 9e fabricant d’armement mondial selon le SIPRI, avec 16,2 milliards de dollars de revenus en 2024, spécialiste des systèmes d’intégration électronique, de commandement et contrôle, et de communications militaires. Il a une longue expérience dans la surveillance frontalière américaine, y compris le projet SBINet le long de la frontière mexicaine. Pour la Tunisie, il sera le maître d’oeuvre de l’intégration du réseau : capteurs, radios, COP, tout ce qui doit parler à tout. Toyota joue un rôle plus discret mais pas anecdotique. Les Land Cruiser 70 ou les Hilux militarisés sont des standards au Sahara pour une raison simple : ils ne tombent pas en panne.

En additionnant les trois phases américaines, le TBSP dépasse les 220 millions de dollars côté Washington. Auxquels s’ajoutent les contributions allemandes, plus de 130 millions d’euros sur la même période, et les programmes parallèles de l’Union européenne sur la gestion intégrée des frontières. Depuis 2011, les États-Unis ont investi plus d’un milliard de dollars dans la coopération militaire tunisienne. Le pays reste le plus grand bénéficiaire d’aide militaire américaine en Afrique hors Égypte, avec une enveloppe FMF de 45 millions de dollars en 2024.

Cette relation n’est pas sans frictions. L’administration Biden avait réduit son assistance après le virage autoritaire de Kaïs Saïed en 2021. L’administration Trump l’a relancée : Marco Rubio avait déclaré en mars 2025 vouloir explorer les opportunités commerciales et continuer à éliminer les menaces aux frontières des deux pays. La notification du 27 avril s’inscrit dans cette reprise.

La notification au Congrès ne signifie pas un contrat signé. Le processus FMS prévoit un délai de révision de 30 jours, sauf dérogation d’urgence comme Washington l’a invoquée six fois au premier trimestre 2026 pour ses ventes aux pays du Golfe. Pour la Tunisie, le calendrier ordinaire s’applique. Les négociations contractuelles formelles commenceront dans les prochains mois. La Phase III, plus complexe techniquement avec ses composantes NRBC, ne sera pas opérationnelle avant 2028 au plus tôt. D’ici là, la frontière tuniso-libyenne fonctionne avec les capteurs des deux premières phases, ce qui n’est déjà pas rien.


Sources : U.S. Department of State (notification FMS 27/04/2026) ; U.S. Embassy Tunisia (mars 2022, mars 2016) ; State Dept. Country Reports on Terrorism 2020 ; Carnegie Endowment for International Peace (oct. 2018) ; fiches produits Teledyne FLIR (Fido X3, R400-NGH) et Rigaku (Progeny ResQ) ; SIPRI Milex 2025.

https://www.state.gov/releases/bureau-of-political-military-affairs/2026/04/tunisia-border-security-project-phase-iii/

 

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