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Politiquement incorrect : L’insoutenable légèreté de faire !

 

Dans le cadre de la diversification des points de vues dans Secret-Difa3/Menadefense nous ouvrons nos colonnes aux contributeurs de divers horizons et chapelles. Aujourd’hui c’est l’excellent Tewfik Hamel qui nous fait l’honneur de cette contribution.

 

hamelLors de la deuxième guerre mondiale, un rapport est parvenu au premier ministre britannique Winston Churchill selon lequel la ville Coventry serait sur le point d’être attaquée par les Allemands. Cette information  a été obtenue grâce au déchiffrage du code militaire de ces derniers par les Anglais. Une découverte d’une grande importance pour les Alliés. Le gouvernement se trouvait dans une situation complexe. Que faire ? Soit informer les populations et organiser leur évacuation et par conséquent les Allemands seront au courant que leur code militaire est caduc, soit laisser faire et accepter que toute une ville soit bombardée. Finalement la ville de Coventry a été sacrifiée au nom de l’intérêt suprême de la nation et du pays. Après les bombardements, Churchill s’est rendu sur les lieux et a demandé au responsable de la ville s’il avait constaté des pillages et d’autres incidents. Comme la réponse était négative, Churchill a répondu: « Alors, nous nous protons bien. Tant que l’ordre en place ne s’est pas effondré et la loi règne toujours, Grande-Bretagne va bien! ». Par comparaison, Saddam disait : c’est quoi la loi, des lettres que l’on écrit la journée et l’on peut effacer la nuit. C’est là toute la différence!

La loi est (au moins devrait être) la garant suprême de notre sécurité. La violer, c’est violer notre sécurité. Nombreux sont par ailleurs les hauts dirigeants qui ont pris leurs aises avec la loi et se sont retrouvé plus tard victimes des mêmes méthodes abusives qu’ils ont utilisées eux-mêmes.

 

Pour réussir sur le long terme dans un monde complexe, le pays a besoin d’une vision unificatrice si convaincante qu’elle agait comme un catalyseur ou une balise autour de laquelle évoluent les qualités essentielles qui permettent à une entité collective ou un ensemble organique d’améliorer sa stature dans l’ordre des choses. Propres aux sociétés démocratiques, de telles visions ne peuvent émerger que de manière consensuelle suite un long débat national souvent virulent. Face aux forces centrifuges de la mondialisation néolibérale, « ce n’est pas la plus forte des espèces qui survit, ni la plus intelligente, mais la plus réceptive au changement ». Cette remarque de Charles Darwin prend toute sa pertinence dans le contexte algérien. La cohésion d’une société est strictement liée à sa capacité à faire face à une multitude de dangers découlant de son environnement et de sa propre organisation.

 

Sous cet angle, l’Algérie a l’air d’une puissance régionale. Elle est plutôt un Etat fort et non pas puissant. C’est-à-dire un Etat soutenu par un empire bureaucratique et un appareil sécuritaire hautement coercitif. Dit simplement, construire et maintenir la sécurité et la paix sociale dépend fondamentalement des caractéristiques des systèmes politiques car le caractère des institutions politiques d’un pays exercent un puissant effet sur le risque de défaillance de l’Etat. D’où le besoin d’une stratégie nationale qui peut être conceptualiséecomme un processus d’harmonisation de « Pourquoi ? », « Quoi ? » et « Comment ». C’est comme une table à trois pieds :

  • Le premier pied présente les fins ou les objectifs (Pourquoi sont importants pour la nation ?) qui, si accomplis, créent ou contribuent à la réalisation de l’état ​​final recherché ;
  • Le second pied présente les Moyens (le Quoi ?) ; les ressources spécifiques disponibles qui doivent et peuvent être utilisés dans l’application des concepts pour atteindre les objectifs ;
  • Le troisième pied présente la façon ou la méthode (ou le comment) qui lie les deux ; les Moyens (concepts stratégiques, cours de l’action) expliquent comment les fins doivent être accomplies par l’emploi des ressources.

 

S’il n’y a pas d’équilibre entre les trois pieds, la table risque certainement de tomber. Il en est pareil pour la stratégie nationale. Selon ce point, sécurité nationale etsolvabilité nationale sont mutuellement dépendants. Dans le cas contraire l’économie risque de s’effondrer sous le poids dépenses. La grande stratégie en ce sens est, ou devrait être, la relation calculée de moyens à des fins importantes. Il est question de réaliser l’équilibre des fins et moyens, à la fois en temps de paix et en temps de guerre.  Ces éléments (fins et moyens) sont intimement liés: un État ne peut pas maintenir une stratégie qui vise des fins qui dépassent les moyens dont il est capable et prêt à consacrer à ces fins. Et pourtant, souvent l’approche de la stratégie annoncée est erronée. Les objectifs larges et ambitieux sont annoncés, mais poursuivis par des moyens limités de façon disproportionnée, créant ainsi une invitation pure et simple à l’échec. Comme cause ou/et conséquence, il est beaucoup plus difficile de fixer des priorités claires.

 

Toutefois, il est vrai aussi que rationnaliser fins et moyens n’est pas un processus à valeur neutre.L’alignement des ressources est profondément difficile et plein de surprises.Quels sont les objectifs légitimes et quels moyens sont permis par les croyances et les valeurs des stratèges et des citoyens dans un régime particulier. Outre les valeurs et les croyances, le processus d’harmonisation doit prendre en compte les conséquences plus larges à long terme. Par conséquent, l’élaboration d’une stratégie de sécurité nationale n’est pas seulement un exercice de coordination bureaucratique. Au contraire, son essence réside dans l’orientation descendante des « grandes idées » qui fournissent une justification pour les engagements extérieurs et la cohérence des efforts des divers Ministères et organismes dont les actions ont une incidence sur la réponse aux futurs risques de conflits et engagements.La sécurité nationale est une préoccupation constante impliquant une orientation qui va au-delà des crises et problèmes immédiats. Plutôt d’être l’aboutissement d’une suite favorable d’événements, la stratégie nationale est un plan en vue d’atteindre un avantage continue.

 

En d’autres termes, dans certains cas, l’harmonisation de fins et moyens n’est pas un impératif à respecter. Certains grands projets nécessitent de grands investissements, nécessitant l’endettement. Mais sommes-nous dans cette situation. La réponse à la fois oui et non.Oui. Car de grands projets sont cours dont la réalisation prochaine entrainera certainement des bénéfices considérables sans rapport avec les risques pris et l’ampleur de l’investissement. A condition d’une rationalisation préalable de la gestion des affaires de l’Etat. Non. Parce que l’on n’a pas encore épuisé tous les recours disponible. L’endettement c’est le choix de la facilité. Théoriquement, l’Algérie possède encore « potentiel énorme ». Je dis théoriquement, ce « potentiel énorme » est toujours en vrac, en état brut. Il n’est pas exploitable dans son état. Il faut le mobiliser, ce qui n’est pas une mince affaire. Une telle mobilisation n’est pas réalisable sans un changement des mentalités et des reformes structurelles profondes. Aucune modernisation économique n’est possible sans une préalable modernisation politique. Soyons clairs : la crise politique de l’Algérie est par essence politique.

 

Aucune stratégie nationale digne de ce nom ne peut réussir si elle ne propose pas une « fin heureuse » : elle doit être optimiste et porteuse d’espoir. C’est du bon sens de l’être. Comment mobiliser les populations et leur demander sacrifices –car il s’agit bien de ça- si l’on n’est pas en mesure de leur proposer un projet faisables financièrement, possibles politiquement et attrayant idéalement. Les populations feront les sacrifices nécessaires si on leur explique pourquoi ces sacrifices sont nécessaires, si « on » leur montre une direction, un cap, le but des sacrifices. Elles ne les feront pas si « on »ne les persuade pas que ces sacrifices amélioreraient leurs conditions de vie et celles de leurs enfants.

 

« On » ? Mais de qui s’agit-il ? Disant « toutes les forces vives de la société » car les responsabilités sont multiples. Mais principalement le « politique ». La responsabilité des hommes et partis politiques est d’une importance cruciale pour réussir l’édification d’une société démocratique et l’établissement d’institutions chargées de préserver la sécurité physiques (contre les menaces extérieures qu’intérieures), le bien-être économiqueet les valeurs fondamentales des populations. Un bon fonctionnement démocratique des institutions nécessite au préalable que soit établi un équilibre consensuel durable entre à la fois « sécurité et liberté », d’une part, et« ordre et justice », d’autre part. Un juste équilibre ne peut émerger que suite un long processus d’échanges, de dialogue, de concertations, parfois frustrant mais inévitable pour une démocratie paisible sure d’elle-même et rassurante.

 

La réussite serait plus probable si un tel processus est chapeauté par un leadership politique éclairé et éclairant. Historiquement le constructivisme étatique été non seulement central dans la construction de l’Etat-nation moderne, mais aussi particulièrement brutal.Mais cette période est révolue.Désormais, persuasion et incitation sont les ingrédients clés de la réussite du volontarisme et constructivisme étatiques. Mais en Algérie on assiste à la délégitimassions de l’espace politique, la répudiation du politique. Les partis politiques vivent une profonde crise de « leadership » et envoient d’eux-mêmes l’image d’adolescents en pleine une crise puberté. Je dirais qu’une majorité d’hommes politiques manque gravement de profondeur historique des évènements, de vision politique et culture citoyenne, et par conséquent, ne sont pas structuré idéologiquement. Le vrai capital d’un parti politique est sa capacité de mobilisation.

 

L’opposition est faible et ne fait pas grande chose pour remédier à cette situation à part critiquer le gouvernement sans proposer une alternative fiable et organiser des conférences dans telle salle ou tel hôtel. Cela est important, mais en amont. L’opposition et partis du gouvernement par ailleurs doivent aller à la rencontre des citoyens. Vu le discrédit du politique, la tâche est de réhabiliter le politique. Peut-on imaginer les leaders des partis politiques comme Saïdani, Benflis, Benbitour,Makri, Belabbas, etc. en train de distribuer des prospectus à 6h du matin au métro d’Alger, par exemple, pour convaincre les populations au tour d’un projet. Les méthodes de Rachid Nekkaz sont novatrices à ce titre. De nombreuses autres actions de ce type peuvent être évoquées. Et voilà le type d’action qui donne envie aux Algériens de faire des efforts et changeraitleur vision du politique. C’est de cette façon que l’on arrive à mobiliser les populations et les faire transcender. Mais c’est rêver d’assister à cela étant l’idée que l’on se fait de la politique : la noblesse. Pour que les populations algériennes changent leur vision du politique, les hommes politiques doivent d’abord changer la leur et de la politique.

 

Pourquoi s’endetter ? Pour certains, il n’y a pas d’alternative. L’endettement extérieur est inévitable, tôt ou tard. Cette option non seulement ne va changer pas notre situation, elle va terriblement l’aggraver. L’endettement est inévitable uniquement parce que nous n’avons pas voulu, ou nous n’avons pas eu le courage, d’initier des réformes profondes, douloureuses et courageuses, mais inévitables. Parce que nous avons choisi la facilité. Au lieu d’affronter les grandes fortunes et aristocraties pour régler le problème des inégalités, les élites politico-économiques dans les pays développé du Nordpréfèrent externaliser leurs crises internes aux pays du Sud par la guerre et l’intervention. Parce les pays du Nord ont les moyens de le faire. La logique de l’endettement n’est pas si différente pour une partie des pays du Sud y compris l’Algérie. Au lieu d’affronter le système des privilèges et rationnaliser les dépenses, l’élite préfère s’endetter. Car c’est la solution la plus facile, et non pas la plus appropriées, ni la seule d’ailleurs.

 

L’endettement ne changera rien tant que l’on s’est pas attaqué aux habitudes qui nous ont conduit là nous sommes aujourd’hui. Nous ne pouvons pas vivre indéfiniment au-dessus de nos moyens. Aujourd’hui, on n’a pas encore épuisé nos réserves. Mais il faut des réformes profondes et courageuses. Réguler l’économie informelle et le marché de travail apportera à l’Etat des entrées d’argent considérables, sans parler des effets indirects y compris sur le marché d’emploi. Cela exige une fermeté implacable de la part de l’Etat. Et lorsque l’on dit « fermeté » on fait nécessairement allusion à son binôme « justice » y compris sociale.

 

Il ne faut pas se mentir. Aujourd’hui, les Algériens ne sont pas face à l’option de s’endetter ou ne pas s’endetter. Ce n’est pas le bon diagnostic. C’est un peu comme soigner la maladie en fonction des stocks de médicaments dans les réserves. Le choix c’est entre 1) s’adapter et revoir notre train de vie à la baisse et ; 2) disparaitre comme une nation dont la voie compte. Et voilà ce que l’on appelle une erreur de Type II ; apporter une bonne solution à une mauvaise question, une mauvaise hypothèse et un mauvais diagnostic de la situation. Les tentatives de moderniser l’économie sont un bon début et encourageantes, un signe d’une prise de conscience du problème. Car la première étape pour régler un problème c’est de reconnaitre qu’il en existe. Mais les effets seront limités car la crise algérienne est par essence politique. Autrement dit, il n’y aura jamais de modernisation économique sans qu’il y ait une préalable modernisation politique.

 

Tewfik HAMEL

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