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Mémoires du Général Benyelles, les vérités d’un acteur militaire et d’un spectateur politique

Le livre du Général à la retraite Rachid Benyelles, Dans les arcanes du pouvoir 1962-1999, édité par Barzakh, est intéressant car il permet à l’auteur de partager son expérience militaire et de lever le voile sur de nombreuses choses inconnues y compris par les experts, mais aussi de s’étaler sur son expérience politique qui le fit côtoyer plusieurs présidents algériens.

Connu pour avoir été un militaire honnête, puis un commis de l’Etat exemplaire, il fait partie de ces officier-supérieurs discrets mais nombreux au sein de l’ANP, qui vivent aujourd’hui uniquement de leur retraite et dont les enfants ont servi sous les drapeaux lors de la « décennie noire » (années du terrorisme).

Le livre est donc scindé en deux parties, la première allant de 1958 à 1986 où il y relate sa carrière d’officier de la marine de guerre, la seconde est une lecture assez détaillée des événements politiques qui se sont déroulé en Algérie après sa démission de l’armée en février 1986 et jusqu’à l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir en avril 1999.

Le lecteur comprendra que nous nous concentrerons sur la première partie qui sera, de toutes les façons probablement, délaissée par les journalistes et critiques généralistes.

L’auteur donne une description très pragmatique et réaliste de ce qu’était l’ANP pendant ses 30 premières années en évitant les clichés dithyrambiques et flatteurs dont usent de nombreux auteurs spécialistes ou pas lorsqu’ils parlent de l’armée algérienne. En résumé et jusqu’aux années 80, l’ANP était pour Benyelles une armée assez moyennement dotée, mal organisée, ayant du mal à relever les défis que sont l’occupation d’un territoire aussi grand et une utilisation de ressources non qualifiées à des fins non militaires. Il dénonce aussi les appétits grandissants de certains officiers concernant des appels d’offres internationaux. Il partagera aussi avec ses lecteurs ses visions avant-gardistes sur l’industrie militaire et sur la professionnalisation de l’armée et des services secrets, une vision toujours d’actualité.

Le jeune Rachid Benyelles a rejoint le FLN/ALN en 1958,il avait 18 ans, il s’est retrouvé par hasard dans les réseaux Ouamrane en Egypte. Il échappe sans le savoir à la formation en transmissions qui l’aurait probablement envoyé au front en Algérie. Encore du fait du hasard il se retrouve, en compagnie de huit autres congénères affectés à l’académie de marine égyptienne à Alexandrie, il finira sa formation à l’école de marine de Poti en URSS. Il en sortira officier de marine et fera partie de la toute première génération de marins algériens. Leur mission sera de créer à zéro une marine de guerre et négocier (en compagnie de Houari Boumediène) les premières acquisition à un age ne dépassant pas les 24 ans.

Première histoire inédite, le récit de l’épopée des deux vétustes dragueurs de mines Sidi Fredj et Djebel Aurès, offerts par l’Egypte et qui n’ont pu participer au défilé du 1er novembre 1962, retards par une tempête au Sud de Malte.

C’est ce même Djebel Aurès qui fera ses premières victimes algériennes après l’explosion de son moteur au large d’Alger et son naufrage.

Benyelles racontera plus loin son commandement de la base de Mers El Kebir, près d’Oran et la cérémonie de rétrocession de ce territoire à l’Algérie. Dans son récit détaillé, il donnera une description des plus exhaustives de la base qui avait tant alimenté l’imaginaire collectif de part et d’autres de la Méditerranée. L’auteur racontera le déphasage total entre les moyens de l’ANP de l’époque et le gigantisme de la base qu’il essaiera tout de même de maintenir et d’exploiter de manière optimale. Installé, pur l’exemple dans le bunker principal il se battra pour rendre vivable l’infrastructure après que ses équipement soient tombé en désuétude:   » Après plus de six mois de travaux, les deux nouvelles centrales de climatisation furent mises en exploitation. Un pas important dans la maîtrise des installations souterraines venait d’être franchi. Un peu plus d’une année après son évacuation, la base navale de Mers El-Kébir que les oiseaux de mauvais augure voyaient comme une future champignonnière, était à nouveau en état de fonctionnement. « 

L’homme bouillonne d’idées et va proposer aux grandes entreprises publiques d’exploiter l’immensité du site pour en faire un berceau industriel. Sonatrach et la SNS sont sollicités, si la première ne juge pas bon de s’engager, la seconde emprunte la voie bureaucratique pour y installer une véritable « usine à gaz ». Cette anecdote résume bien l’état de l’appareil économico-politique algérien.

Jeune officier supérieur, Benyelles pointe du dois les incohérences qui minent l’ANP et elles sont nombreuses:

L’enrôlement contre-productif des jeunes du service national dans les projets du genre « Barrage Vert » ou « Route Transsaharienne », les bas salaires au sein de l’armée qui rendent le recrutement de cadres qualifiés impossible et l’impossibilité mathématique de faire une marine de conscrits.

L’épisode des avions de patrouille maritime (le fait pour l’Algérie d’avoir à cette époque ce type d’avions est en soi une preuve de grande intelligence) est éloquent. A la fin des années 70 l’Algérie opte pour l’achat de 4 Fokker F27-Maritime, Benyelles poursuit à propos de ce scoop  :  » Doté de réservoirs à carburant supplémentaires pour lui permettre d’avoir une plus grande autonomie de vol, le F-27 Maritime, était équipé d’un radar de surface pour la détection éloignée des navires, de divers appareils de photographie aérienne, de caméras infrarouge et d’un scanner pour la détection des nappes de pétrole laissées lors des déballastages sauvages effectués par les pétroliers, très nombreux à longer nos côtes. Une fois ce choix arrêté, une commission mixte, aviation-marine, fut désignée afin de négocier l’achat de quatre F-27 Maritime auprès du fournisseur néerlandais. » Malheureusement, la rigidité doctrinale de l’ANP fait que ce qui volait était l’apanage de l’armée de l’air et que ces appareils ô combien précieux ont eu une digne carrière dans le transport de fret.

L’ascension de Rachid Benyelles accompagnera celle de Chadli Bendjedid qui se retrouvera Président de la République pendant plus d’une décennie, Il finira sa carrière comme Secrétaire Général de la Défense, poste qui lui permettra de découvrir les guerres pour le pouvoir au sein de l’armée, l’ampleur de la corruption mais aussi deux points relevant de l’anecdote mais qui sont de véritables chaînons manquants dans le récit national contemporain: La poursuite jusqu’en 1986 des essais chimiques et bactériologiques dans la base française de B2 Namous dans le Sud Algérien, que l’auteur expliquera par un deal entre l’Algérie et la France pour justifier l’accélération de la rétrocession de la base maritime de Mers El Kebir. Le second étant la découverte fortuite du trésor du « fond de solidarité » séquestré dans les bureaux du directeur des finances du MDN.

Selon l’auteur, la cagnotte avait été saisie à la Villa Joly, au lendemain du putsch du 19 juin 1965, contre le Président Ahmed Benbella. Puis confiée au « Papa Khélifa ».

Le livre nous apprend en outre les frasques du Général Mostefa Beloucif qui abusait des finances du MDN, avait décidé d’improviser sa version du Plan Anti Pénuries (PAP) à destination des troupes: « Profitant de la confiance de Chadli Bendjedid et d’une conjoncture financière particulièrement favorable, Mostefa Beloucif qui estimait que la politique d’austérité instaurée par le défunt président dans l’armée, n’avait que trop duré, voulut changer la condition des militaires en commençant par le changement des uniformes de l’ANP qu’il trouvait trop sobres à son goût. Aussi avait-il décidé de les remplacer par des uniformes plus chatoyants importés directement d’Italie. C’est ainsi que, du jour au lendemain, l’armée était rhabillée de pied en cap. Les milliers d’uniformes en dotation et en stock dans les magasins furent mis au rebut et transformés en chiffon. Les chaînes de confection appartenant à la direction nationale des Coopératives de l’armée (DNC/ANP) furent fermées et leur personnel mis au chômage pour une période indéterminée. » Ceci n’est pas sans nous rappeler certaines attitudes qui ont prévalu au sein du même Ministère lors de l’embellie financière des années 2000.

En tant que commandant de la Marine, Rachid Benyelles aura une vision avant-gardiste sur les potentialités de l’industrie algérienne dans le domaine militaire, par deux fois l’auteur travaillera sur des projets d’offset programs incluant un transfert de technologies et une fabrication locale de navires. D’abord avec les britanniques avec qui les projets irons jusqu’au bout (Patrouilleurs Kebir et corvettes Djebel Chenoua) mais surtout avec l’Italie que le chef de la marine visitera en 1984, il raconte: « Les jours suivants avaient été consacrés à la visite de certains chantiers de construction navale, dont celui de Fincantieri, une entreprise de pointe placée sous la tutelle du ministère italien de l’Économie. Fournisseur attitré de la marine italienne, Fincantieri était intéressé par le marché algérien et se déclarait disposé à participer à un programme algérien de construction impliquant un transfert de technologie vers les entreprises industrielles nationales susceptibles d’être associées à sa réalisation. En ce sens, il avait été convenu que le navire, premier de série, serait construit en Italie en présence de nos personnels, le deuxième livré, coque nue, le montage des fournitures italiennes s’effectuant en Algérie et le troisième, entièrement construit dans notre chantier de Mers El-Kébir. C’est pour assurer une intégration industrielle poussée, qu’une délégation constituée d’une vingtaine de spécialistes italiens appartenant à différents corps de métiers, se déplacera en Algérie dans les jours suivant cet accord de principe. À bord d’un Fokker 27, mis à sa disposition par la direction de l’Aviation militaire, celle-ci sillonnera le pays pour choisir les usines appelées à participer au programme de construction envisagé. Dans un rapport préliminaire, les spécialistes italiens avaient confirmé que l’appareil industriel national avait un réel potentiel en matière de fabrication des équipements mécaniques, électriques et électroniques destinés aux navires. Il manquait à nos ingénieurs un savoir-faire que la partie italienne était prête à leur apporter. Un rapport plus détaillé sera remis quelques semaines plus tard à la direction de la Marine que je venais de quitter pour le poste de Secrétaire général de la Défense. Ce rapport ainsi que le projet envisagé, ne connaîtront aucune suite. « 

Un gros bémol est à noter, la position de Benyelles sur les assassinats politiques de l’ère Boumediène, qui, selon lui ne seraient pas le fait du régime algérien mais d’officines de services secrets internationaux qui en voulaient à l’Algérie.

A noter aussi un manque de précision dans les sigles et acronymes, l’auteur utilisera l’acronyme SDECE pour parler des services secrets français pendant les années 90 et à aucun moment il ne citera le DRS, dont il minimisera grandement l’importance dans la conduite du jeu politique en Algérie.

En somme ce livre est très intéressant dans sa première partie, il permet dans sa deuxième de se faire une idée précise mais très neutre (l’auteur étant un réconciliateur connu) de la décennie noir. Son regard objectif et détaché permet de voir à quel point cette décennie a été gâchée par une succession d’erreurs et une incapacité flagrante à anticiper les crises.

 

 

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