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CONTRIBUTION: Mohamed Boutaleb, président de la Fondation Emir Abdelkader : « Il ne faut surtout pas mettre tous les bachaghas dans le même sac »

Au-delà de l’esprit révisionniste, le livre sur le bachagha Bengana, écrit par sa descendante Feryel Bentchikou Furon, interpelle sur le rôle des Algériens désignés en qualité d’agents de l’administration coloniale. Pour Mohamed Boutaleb, président de la Fondation Emir Abdelkader et fils du bachagha Abdelkader Boutaleb, il est inconcevable de coller l’étiquette de traître à tous les aghas, bachaghas et caïds. Dans cet entretien, Mohamed Boutaleb revient sur des faits historiques qui prouvent l’engagement de nombreuses familles caïdales en faveur de l’indépendance de l’Algérie.

Entretien réalisé par Tarek Hafid
Un livre consacré au bachagha Bengana a récemment provoqué une vive polémique. A votre avis, l’auteure de cet ouvrage a-t-elle commis un acte manifestement révisionniste en tentant de réhabiliter son aïeul ?
Bien entendu, c’est un acte révisionniste. Je dois dire que j’ai été choqué par certains de ses propos, notamment lorsqu’elle a déclaré, sur les réseaux sociaux, que l’Emir Abdelkader a tout juste résisté 3 années et qu’il s’est comporté en traitre. Evidemment, c’est totalement faux. Mais je ne comprends pas qui a permis à cette dame de faire la promotion de son livre sur un plateau de la télévision publique. Elle a même eu droit au palais du Bey Ahmed à Constantine pour une séance de dédicaces. C’est une affaire très étrange. D’ailleurs, à l’exception de Mohamed Corso, les historiens n’ont pas réagi. Ce silence est intrigant.
Le bachagha Bouaziz Bengana est tout sauf un héros, puisqu’il a participé activement à l’invasion de l’Algérie par les troupes françaises et à l’installation et au renforcement du pouvoir colonial en Algérie …
Parfaitement, ce personnage est tout sauf un héros. Il a joué un rôle déterminant dans l’avancée des troupes coloniales dans une grande partie du territoire de notre pays. Son arrière-petite-fille est certainement nostalgique, mais il n’est pas acceptable qu’elle réécrive l’histoire pour la falsifier.
Votre père, le bachagha Abdelkader Boutaleb, a pris fait et cause pour le Front de libération nationale et votre frère Kaddour Boutaleb dit-Si Mourad, est mort en martyr. Il semble qu’il y ait une méconnaissance totale du rôle des caïds et des bachaghas dans le mouvement national algérien. Selon vous, le tabou du bachagha est tenace ?
Personne n’en parle. Malheureusement, l’histoire est écrite par les Français, très d’historiens algériens se sont intéressés à cet aspect de l’histoire de notre révolution. A ma connaissance, le nombre des bachaghas qui ont commis des massacres contre les Algériens est assez limité. Il y a bien sûr Bouaziz Bengana mais aussi le tristement célèbre Bachagha Boualem qui avait monté un harka pour combattre les troupes de l’ALN.
Pourtant, on a tendance à mettre les caïds et les bachaghas dans la catégorie des traitres et des collabos…
Il ne faut surtout pas mettre tous les bachaghas dans le même sac. Prenons le cas du bachagha Benmiloud, son frère est mort en martyr dans l’Oranie et il a lui-même rejoint le FLN. Les autorités coloniales ont pris des mesures très sévères envers les familles des bachaghas qui ont choisi le camp du Front de libération nationale. Elles devaient souvent partir se réfugier en Tunisie ou au Maroc.
A mon avis, le fort sentiment nationaliste qui régnait au sein de certaines grandes familles, nous le devons à l’Emir Abdelkader qui a fait que ces familles soient les gardiennes des principes pour lesquels il a lutté.
La question de la participation des bachaghas dans le mouvement nationale est aussi méconnue que compliquée. Prenons l’exemple des Bensiam, leur ancêtre était un bachagha pro-français qui a servi de guide lors de la prise de Miliana, mais ses descendants étaient engagés dans la lutte pour l’indépendance.

Donc, à un certain moment de l’histoire, nous pouvions avoir un personnage qui sera totalement acquis à l’administration et à l’armée coloniale et dont les enfants seront engagés dans le mouvement national. Comment l’expliquez-vous ?

C’est le résultat d’un conflit de générations. Les enfants des caïds ont eu la chance d’être instruits, cela leur a permis de connaître l’histoire. Ils ont lutté contre les déviances de leurs parents. Prenons les Bencherif de Djelfa, c’est une famille de bachaghas dont sont issus le colonel Ahmed Bencherif ainsi que son frère, mort au champ d’honneur. Parmi les chouhadas il y a Benmesabih, fils du Bachagha de Sidi Kada ; Agoune, fils du caïd de Sétif ; Kadour Kerkeb, fils du Bachagha de Labiod Sidi Chikh qui était également le frère des moudjahids Aldelmalek et Mokhtar Kerkeb.

A l’occasion de sa visite à Alger, le candidat à la présidentielle française Emanuel Macron a qualifié le colonialisme de crime contre l’humanité. Sa déclaration a soulevé une vague de colère en France. Pourtant, les milieux politiques se focalisent uniquement sur la guerre d’Algérie alors que les crimes se sont déroulés bien avant…
Parfaitement, les enfumades, notamment celle du Dahra, se sont déroulées lors de l’invasion de l’Algérie. Des tribus entières ont été exterminées. Il y a eu les massacres de mai 1945. Des Algériens ont été jetés dans des fours à chaux, à Guelma notamment. Les crimes se sont déroulés dès l’entrée des troupes françaises et durant 130 ans.
La déclaration de Macron est une avancée importante ?
En France, les nouvelles générations veulent se dédouaner du lourd passé colonial. Les sondages ont démontrés que 55% des Français soutenaient les propos de Macron. Les nostalgiques du colonialisme seront minoritaires dans les années à venir.

La Fondation Emir Abdelkader que vous présidez n’a toujours pas obtenu son agrément. Comment faites-vous pour organiser vos activités ?
On ne nous empêche pas d’activer, mais nous attendons toujours notre agrément. Nous avons déposé un dossier en bonne et due forme, mais nous ne voyons toujours rien venir. Le plus étrange, c’est que les ministres qui assistent à nos manifestations sont étonnés d’apprendre que la Fondation Emir Abdelkader n’est pas agréée.
Il y a quelques années, à Ouargla, lors d’une manifestation organisée à la zaouia Kadiria (l’Emir était Kadiri), le kheikh de la confrérie avait reçu un appel téléphonique d’Abdelmalek Sellal pour l’interpeller sur ma présence. Le cheikh lui a répondu, à mon propos, « il est très populaire ».
T.H.

 

Abdelkader Boutaleb, le bachagha nationaliste

Né en mars 1897, le bachagha Abdelkader Boutaleb a marqué de son empreinte la lutte pour l’indépendance. Petit-fils de Sidi Ali Boutaleb, oncle et beau-père de l’Emir Abdelkader, il s’intéresse très jeune à l’engagement nationaliste de son cousin, l’Emir Khaled. A Ksar Chellala où il officie en qualité de caïd (fonction qui lui a été imposée par les membres de sa famille pour éviter qu’il ne dévie vers le communisme), il se rapproche de Messali Hadj alors assigné à résidence dans cette ville. Messali Hadj le persuade de se présenter aux élections de l’Assemblée algérienne sur une liste de l’ Union démocratique du manifeste algérien (UDMA).
A la tête de la fédération des caïds et bachaghas d’Algérie, il obtient l’instauration d’un concours pour l’accession aux postes d’agents de l’administration coloniale.
Fin 1955, alors qu’il se rend à El Asnam (actuelle Chlef), il est interpellé par deux policiers qui le soupçonnent de transporter des armes dans deux sacs de pois-chiches. « Le surlendemain, dans les couloirs de l’Assemblée, je m’entretenais avec des collègues du Ier Collège de l’incident lorsque j’entendis derrière nous le délégué Vigneau de Médéa. A haute voix il disait : Ils sont tous les mêmes ! Cette réflexion me rappela que j’appartiens à la catégorie de ceux auxquels il faisait allusion », écrit Abdelkader Boutaleb dans ses mémoires.
Il décide sur le champ de prendre attache avec Yacef Saadi, numéro 2 de la Zone autonome d’Alger. Il lui propose de mettre à la disposition du Front de libération nationale sa maison de la Casbah. Larbi Ben M’hidi, alors chef de ZAA s’installe dans la demeure et en fait son poste de commandement durant une année. La villa du bachagha Boutaleb s’est avérée être la cache idéale pour les responsables du FLN et leurs commandos.
Devenus amis, Larbi Ben M’hidi demande à Abdelkader Boutaleb d’engager des négociations avec les autorités françaises. « En plein accord avec lui et pour avoir une couverture officielle, je m’étais rendu auprès de Lacoste (Robert Lacoste, gouverneur-général d’Algérie de 1956 à 1958) pour lui déclarer : la seule solution au problème algérien résidait dans la négociation ». Le bachagha Boutaleb poursuit les tractations malgré les réticences du commandement de l’armée française installé à Alger.
Lors de la Grève des 8 jours, véritable tournant de la Bataille d’Alger, il se rend à Paris pour poursuivre les contacts avec les plus hauts responsables français. Il est notamment reçu par le directeur de cabinet du président Guy Mollet. Mais à Alger, les militaires de la 10e division parachutistes commandée par le général Jacques Massu, pénètre dans la villa de Boutaleb et découvre 17 bombes dans une cache aménagée par les combattants du FLN. Le bachagha est arrêté dès son retour à Alger. Torturé par les paras, il est condamné par un tribunal militaire à dix ans de réclusion avec privation de ses droits civils et civiques.
Son fils Kaddour, alors âgé de 17 ans, rejoint le maquis de la wilaya IV. Blessé à deux reprises, il tombe au champ d’honneur près de Mohammadia en tentant de rallier la frontière marocaine. Mohamed Boualeb, son fils aîné, quitte son poste d’officier de l’armée française et s’engage dans les rangs de la Fédération de France du Front de libération nationale.
Abdelkader Boutaleb passe deux années dans une prison militaire. La justice française décide de suspendre la peine initiale en décision d’éloignement, sa présence en Algérie étant de nature « à entraver l’action des pouvoirs publics ». Assigné à résidence à la mosquée de Paris, il parvient à poursuivre ses activités politiques au sein de la Fédération de France du FLN.

Tarik Hafid

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